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VOUS ÊTES ICI : ACCUEIL LITTÉRATURE ET BIBLIOTHÈQUES COLOMBA (L'OEUVRE INTÉGRALE) CHAPITRE 10

Chapitre 10

Dernière mise à jour de cette page le 23/11/2012

X

Séparé fort jeune de son père, Orso n'avait guère eu le temps de le connaître. Il avait quitté Pietranera à quinze ans pour étudier à Pise, et de là était entré à l'École militaire pendant que Ghilfuccio promenait en Europe les aigles impériales. Sur le continent, Orso l'avait vu à de rares intervalles, et en 1815 seulement il s'était trouvé dans le régiment que son père commandait. Mais le colonel, inflexible sur la discipline, traitait son fils comme tous les autres jeunes lieutenants, c'est-à-dire avec beaucoup de sévérité. Les souvenirs qu'Orso en avait conservés étaient de deux sortes. Il se le rappelait à Pietranera, lui confiant son sabre, lui laissant décharger son fusil quand il revenait de la chasse, ou le faisant asseoir pour la première fois, lui bambin, à la table de famille. Puis il se représentait le colonel della Rebbia l'envoyant aux arrêts pour quelque étourderie, et ne l'appelant jamais que lieutenant della Rebbia :
“ Lieutenant della Rebbia, vous n'êtes pas à votre place de bataille, trois jours d'arrêts. - Vos tirailleurs sont à cinq mètres trop loin de la réserve, cinq jours d'arrêts. - Vous êtes en bonnet de police à midi cinq minutes, huit jours d'arrêts. ” Une seule fois, aux Quatre-Bras, il lui avait dit :
“ Très bien, Orso ; mais de la prudence. ” Au reste, ces derniers souvenirs n'étaient point ceux que lui rappelait Pietranera.
La vue des lieux familiers à son enfance, les meubles dont se servait sa mère, qu'il avait tendrement aimée, excitaient en son âme une foule d'émotions
douces et pénibles ; puis, l'avenir sombre qui se préparait pour lui, l'inquiétude vague que sa sœur lui inspirait, et par dessus tout, l'idée que Miss Nevil allait venir dans sa maison, qui lui paraissait aujourd'hui si petite, si pauvre, si peu convenable, pour une personne habituée au luxe, le mépris qu'elle en concevrait peut-être, toutes ces pensées formaient un chaos dans sa tête et lui inspiraient un profond découragement. Il s'assit, pour souper, dans un grand fauteuil de chêne noirci, où son père présidait les repas de famille, et sourit en voyant Colomba hésiter à se mettre à table avec lui. Il lui sut bon gré d'ailleurs du silence qu'elle observa pendant le souper et de la prompte retraite qu'elle fit ensuite, car il se sentait trop ému pour résister aux attaques qu'elle lui préparait sans doute ; mais Colomba le ménageait et voulait lui laisser le temps de se reconnaître. La tête appuyée sur sa main, il demeura longtemps immobile, repassant dans son esprit les scènes des quinze derniers jours qu'il avait vécus. Il voyait avec effroi cette attente où chacun semblait être de sa conduite à l'égard des Barricini. Déjà il s'apercevait que l'opinion de Pietranera commençait à être pour lui celle du monde. Il devait se venger sous peine de passer pour un lâche. Mais sur qui se venger ? Il ne pouvait croire les Barricini coupables de meurtre. A la vérité ils étaient les ennemis de sa famille, mais il fallait les préjugés grossiers de ses compatriotes pour leur attribuer un assassinat. Quelquefois il considérait le talisman de Miss Nevil, et en répétait tout bas la devise : “ La vie est un combat ! ” Enfin il se dit d'un ton ferme : “ J'en sortirai vainqueur ! ” Sur cette bonne pensée il se leva et, prenant la lampe, il allait monter dans sa chambre, lorsqu'on frappa à la porte de la maison. L'heure était indue pour recevoir une visite. Colomba parut aussitôt, suivie de la femme qui les servait.
“ Ce n'est rien ”, dit-elle en courant à la porte.
Cependant, avant d'ouvrir, elle demanda qui frappait. Une voix douce répondit :
“ C'est moi. ” Aussitôt la barre de bois placée en travers de la porte fut enlevée, et Colomba reparut dans la salle à manger suivie d'une petite fille de dix ans à peu près, pieds nus, en haillons, la tête couverte d'un mauvais mouchoir, de dessous lequel s'échappaient de longues mèches de cheveux noirs comme l'aile d'un corbeau. L'enfant était maigre, pâle, la peau brûlée par le soleil ; mais dans ses yeux brillait le feu de l'intelligence. En voyant Orso, elle s'arrêta timidement et lui fit une révérence à la paysanne ; puis elle parla bas à Colomba, et lui mit entre les mains un faisan nouvellement tué.
“ Merci, Chili, dit Colomba. Remercie ton oncle. Il se porte bien ?
- Fort bien, mademoiselle, à vous servir. Je n'ai pu venir plus tôt parce qu'il a bien tardé. Je suis restée trois heures dans le maquis à l'attendre.
- Et tu n'as pas soupé ?
- Dame ! non, mademoiselle, je n'ai pas eu le temps.
- On va te donner à souper. Ton oncle a-t-il du pain encore ?
- Peu, mademoiselle ; mais c'est de la poudre surtout qui lui manque. Voilà les châtaignes venues, et maintenant il n'a plus besoin que de poudre.
- Je vais te donner un pain pour lui et de la poudre. Dis-lui qu'il la ménage, elle est chère.
- Colomba, dit Orso, en français, à qui donc fais-tu ainsi la charité ?
- A un pauvre bandit de ce village, répondit Colomba dans la même langue. Cette petite est sa nièce.
- Il me semble que tu pourrais mieux placer tes dons.
Pourquoi envoyer de la poudre à un coquin qui s'en servira pour commettre des crimes ? Sans cette déplorable faiblesse que tout le monde paraît avoir pour les bandits, il y a longtemps qu'ils auraient disparu de la Corse.
- Les plus méchants de notre pays ne sont pas ceux qui sont à la campagne.
- Donne-leur du pain si tu veux, on n'en doit refuser à personne ; mais je n'entends pas qu'on leur fournisse des munitions.
- Mon frère, dit Colomba d'un ton grave, vous êtes le maître ici, et tout vous appartient dans cette maison ; mais je vous en préviens, je donnerai mon mezzaro à cette petite fille pour qu'elle le vende, plutôt que de refuser de la poudre à un bandit. Lui refuser de la poudre ! mais autant vaut le livrer aux gendarmes. Quelle protection a-t-il contre eux, sinon ses cartouches ? ”
La petite fille cependant dévorait avec avidité un morceau de pain, et regardait attentivement tour à tour Colomba et son frère, cherchant à comprendre dans leurs yeux le sens de ce qu'ils disaient.
“ Et qu'a-t-il fait enfin ton bandit ? Pour quel crime s'est-il jeté dans le maquis ?
- Brandolaccio n'a point commis de crime, s'écria Colomba. Il a tué Giovan Opizzo, qui avait assassiné son père pendant que lui était à l'armée. ” Orso détourna la tête, prit la lampe, et, sans répondre, monta dans sa chambre. Alors Colomba donna poudre et provisions à l'enfant, et la reconduisit jusqu'à la porte en lui répétant :
“ Surtout que ton oncle veille bien sur Orso ! ”

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