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VOUS ÊTES ICI : ACCUEIL LITTÉRATURE ET BIBLIOTHÈQUES COLOMBA (L'OEUVRE INTÉGRALE) CHAPITRE 16

Chapitre 16

Dernière mise à jour de cette page le 23/11/2012

XVI

Le lendemain se passa sans hostilités. De part et d'autre on se tenait sur la défensive. Orso ne sortit pas de sa maison, et la porte des Barricini resta constamment fermée. On voyait les cinq gendarmes laissés en garnison à Pietranera se promener sur la place ou aux environs du village, assistés du garde champêtre, seul représentant de la milice urbaine.
L'adjoint ne quittait pas son écharpe ; mais, sauf les archere aux fenêtres des deux maisons ennemies, rien n'indiquait la guerre. Un Corse seul aurait remarqué que sur la place, autour du chêne vert, on ne voyait que des femmes.
A l'heure du souper, Colomba montra d'un air joyeux à son frère la lettre suivante qu'elle venait de recevoir de Miss Nevil :
“ Ma chère mademoiselle Colomba, j'apprends avec bien du plaisir, par une lettre de votre frère, que vos inimitiés sont finies. Recevez-en mes compliments. Mon père ne peut plus souffrir Ajaccio depuis que votre frère n'est plus là pour parler guerre et chasser avec lui. Nous partons aujourd'hui, et nous irons coucher chez votre parente, pour laquelle nous avons une lettre. Après-demain, vers onze heures, je viendrai vous demander à goûter de ce bruccio des montagnes, si supérieur, dites-vous, à celui de la ville.
“ Adieu, chère mademoiselle Colomba.

“ Votre amie,
“ LYDIA NEVIL. ”

“ Elle n'a donc pas reçu ma seconde lettre ? s'écria Orso.
- Vous voyez, par la date de la sienne, que Mlle Lydia devait être en route quand votre lettre est arrivée à Ajaccio.
Vous lui disiez donc de ne pas venir ?
- Je lui disais que nous étions en état de siège. Ce n'est pas, ce me semble, une situation à recevoir du monde.
- Bah ! ces Anglais sont des gens singuliers. Elle me disait, la dernière nuit que j'ai passée dans sa chambre, qu'elle serait fâchée de quitter la Corse sans avoir vu une belle vendetta. Si vous le vouliez, Orso, on pourrait lui donner le spectacle d'un assaut contre la maison de nos ennemis ?
- Sais-tu, dit Orso, que la nature a eu tort de faire de toi une femme, Colomba ? Tu aurais été un excellent militaire.
- Peut-être. En tout cas je vais faire mon bruccio.
- C'est inutile. Il faut envoyer quelqu'un pour les prévenir et les arrêter avant qu'ils se mettent en route.
- Oui ? vous voulez envoyer un messager par le temps qu'il fait, pour qu'un torrent l'emporte avec votre lettre... Que je plains les pauvres bandits par cet orage ! Heureusement, ils ont de bons pilonil. Savez-vous ce qu'il faut faire, Orso ? Si l'orage cesse, partez demain de très bonne heure, et arrivez chez notre parente avant que vos amis se soient mis en route. Cela vous sera facile, Miss Lydia se lève toujours tard. Vous leur conterez ce qui s'est passé chez nous ; et s'ils persistent à venir, nous aurons grand plaisir à les recevoir. ” Orso se hâta de donner son assentiment à ce projet, et Colomba, après quelques moments de silence :
“ Vous croyez peut-être, Orso, reprit-elle, que je plaisantais lorsque je vous parlais d'un assaut contre la maison Barricini ? Savez-vous que nous sommes en force, deux contre un au moins ? Depuis que le préfet a suspendu le maire, tous les hommes d'ici sont pour nous. Nous pourrions les hacher. Il serait facile d'entamer l'affaire. Si vous le vouliez, j'irais à la fontaine, je me moquerais de leurs femmes ; ils sortiraient...
Peut-être... car ils sont si lâches ! peut-être tireraient-ils sur moi par leurs archere ; ils me manqueraient. Tout est dit alors : ce sont eux qui attaquent. Tant pis pour les vaincus : dans une bagarre, où trouver ceux qui ont fait un bon coup ?
Croyez-en votre sœur, Orso ; les robes noires qui vont venir saliront du papier, diront bien des mots inutiles. Il n'en résultera rien. Le vieux renard trouverait moyen de leur faire voir des étoiles en plein midi. Ah ! si le préfet ne s'était pas mis devant Vincentello, il y en avait un de moins. ” Tout cela était dit avec le même sang-froid qu'elle mettait l'instant d'auparavant à parler des préparatifs du bruccio.
Orso, stupéfait, regardait sa sœur avec une admiration mêlée de crainte.
“ Ma douce Colomba, dit-il en se levant de table, tu es, je le crains, le diable en personne ; mais sois tranquille. Si je ne parviens pas à faire pendre les Barricini, je trouverai moyen d'en venir à bout d'une autre manière. Balle chaude ou fer froid ! Tu vois que je n'ai pas oublié le corse.
- Le plus tôt serait le mieux, dit Colomba en soupirant.
Quel cheval monterez-vous demain, Ors'Anton' ?
- Le noir. Pourquoi me demandes-tu cela ?
- Pour lui faire donner de l'orge. ” Orso s'étant retiré dans sa chambre, Colomba envoya coucher Saveria et les bergers, et demeura seule dans la cuisine où se préparait le bruccio. De temps en temps elle prêtait l'oreille et paraissait attendre impatiemment que son frère se fût couché. Lorsqu'elle le crut enfin endormi, elle prit un couteau, s'assura qu'il était tranchant, mit ses petits pieds dans de gros souliers, et, sans faire le moindre bruit, elle entra dans le jardin.
Le jardin, fermé de murs, touchait à un terrain assez vaste, enclos de haies, où l'on mettait les chevaux, car les chevaux corses ne connaissent guère l'écurie. En général on les lâche dans un champ et l'on s'en rapporte à leur intelligence pour trouver à se nourrir et à s'abriter contre le froid et la pluie.
Colomba ouvrit la porte du jardin avec la même précaution, entra dans l'enclos, et en sifflant doucement elle attira près d'elle les chevaux, à qui elle portait souvent du pain et du sel. Dès que le cheval noir fut à sa portée, elle le saisit fortement par la crinière et lui fendit l'oreille avec son couteau. Le cheval fit un bond terrible et s'enfuit en faisant entendre ce cri aigu qu'une vive douleur arrache quelquefois aux animaux de son espèce. Satisfaite alors, Colomba rentrait dans le jardin, lorsque Orso ouvrit sa fenêtre et cria : “ Qui va là ? ” En même temps elle entendit qu'il armait son fusil.
Heureusement pour elle, la porte du jardin était dans une obscurité complète, et un grand figuier la couvrait en partie.
Bientôt, aux lueurs intermittentes qu'elle vit briller dans la chambre de son frère, elle conclut qu'il cherchait à rallumer sa lampe. Elle s'empressa alors de fermer la porte du jardin, et se glissant le long des murs, de façon que son costume noir se confondît avec le feuillage sombre des espaliers, elle parvint à rentrer dans la cuisine quelques moments avant qu'Orso ne parût.
“ Qu'y a-t-il ? lui demanda-t-elle.
- Il m'a semblé, dit Orso, qu'on ouvrait la porte du jardin.
- Impossible. Le chien aurait aboyé. Au reste, allons voir. ” Orso fit le tour du jardin, et après avoir constaté que la porte extérieure était bien fermée, un peu honteux de cette fausse alerte, il se disposa à regagner sa chambre.
“ J'aime à voir, mon frère, dit Colomba, que vous devenez prudent, comme on doit l'être dans votre position.
- Tu me formes, répondit Orso. Bonsoir. ” Le matin avec l'aube Orso s'était levé, prêt à partir. Son costume annonçait à la fois la prétention à l'élégance d'un homme qui va se présenter devant une femme à qui il veut plaire, et la prudence d'un Corse en vendetta. Par-dessus une redingote bleue bien serrée à la taille, il portait en bandoulière une petite boîte de fer-blanc contenant des cartouches, suspendue à un cordon de soie verte ; son stylet était placé dans une poche de côté, et il tenait à la main le beau fusil de Manton chargé à balles. Pendant qu'il prenait à la hâte une tasse de café versée par Colomba, un berger était sorti pour seller et brider le cheval. Orso et sa soeur le suivirent de près et entrèrent dans l'enclos. Le berger s'était emparé du cheval, mais il avait laissé tomber selle et bride, et paraissait saisi d'horreur, pendant que le cheval, qui se souvenait de la blessure de la nuit précédente et qui craignait pour son autre oreille, se cabrait, ruait, hennissait, faisait le diable à quatre.
“ Allons, dépêche-toi, lui cria Orso.
- Ha ! Ors Anton ! ha ! Ors Anton ! s'écriait le berger, sang de la Madone ! etc. ” C'étaient des imprécations sans nombre et sans fin, dont la plupart ne pourraient se traduire.
“ Qu'est-il donc arrivé ? ” demanda Colomba.
Tout le monde s'approcha du cheval, et, le voyant sanglant et l'oreille fendue, ce fut une exclamation générale de surprise et d'indignation. Il faut savoir que mutiler le cheval de son ennemi est, pour les Corses, à la fois une vengeance, un défi et une menace de mort. “ Rien qu'un coup de fusil n'est capable d'expier ce forfait. ” Bien qu'Orso, qui avait longtemps vécu sur le continent, sentît moins qu'un autre l'énormité de l'outrage, cependant, si dans ce moment quelque barriciniste se fût présenté à lui, il est probable qu'il lui eût fait immédiatement expier une insulte qu'il attribuait à ses ennemis.
“ Les lâches coquins ! s'écria-t-il, se venger sur une pauvre bête, lorsqu'ils n'osent me rencontrer en face !
- Qu'attendons-nous ? s'écria Colomba impétueusement.
Ils viennent nous provoquer, mutiler nos chevaux, et nous ne leur répondrions pas ! Êtes-vous hommes ?
- Vengeance ! répondirent les bergers. Promenons le cheval dans le village et donnons l'assaut à leur maison.
- Il y a une grange couverte de paille qui touche à leur tour, dit le vieux Polo Griffo, en un tour de main je la ferai flamber. ”
Un autre proposait d'aller chercher les échelles du clocher de l'église ; un troisième, d'enfoncer les portes de la maison Barricini au moyen d'une poutre déposée sur la place et destinée à quelque bâtiment en construction. Au milieu de toutes ces voix furieuses, on entendait celle de Colomba annonçant à ses satellites qu'avant de se mettre à l'œuvre chacun allait recevoir d'elle un grand verre d'anisette. Malheureusement, ou plutôt heureusement, l'effet qu'elle s'était promis de sa cruauté envers le pauvre cheval était perdu en grande partie pour Orso. Il ne doutait pas que cette mutilation sauvage ne fût l'œuvre d'un de ses ennemis, et c'était Orlanduccio qu'il soupçonnait particulièrement ; mais il ne croyait pas que ce jeune homme, provoqué et frappé par lui, eût effacé sa honte en fendant l'oreille à un cheval.
Au contraire, cette basse et ridicule vengeance augmentait son mépris pour ses adversaires, et il pensait maintenant avec le préfet que de pareilles gens ne méritaient pas de se mesurer avec lui. Aussitôt qu'il put se faire entendre, il déclara à ses partisans confondus qu'ils eussent à renoncer à leurs intentions belliqueuses, et que la justice, qui allait venir, vengerait fort bien l'oreille de son cheval.
“ Je suis le maître ici, ajouta-t-il d'un ton sévère, et j'entends qu'on m'obéisse. Le premier qui s'avisera de parler encore de tuer ou de brûler, je pourrai bien le brûler à son tour. Allons ! qu'on me selle le cheval gris.
- Comment, Orso, dit Colomba en le tirant à l'écart, vous souffrez qu'on nous insulte ! Du vivant de notre père, jamais les Barricini n'eussent osé mutiler une bête à nous.
- Je te promets qu'ils auront lieu de s'en repentir ; mais c'est aux gendarmes et aux geôliers à punir des misérables qui n'ont de courage que contre des animaux. Je te l'ai dit, la justice me vengera d'eux... ou sinon... tu n'auras pas besoin de me rappeler de qui je suis fils...
- Patience ! dit Colomba en soupirant.
- Souviens-toi bien, ma sœur, poursuivit Orso, que si à mon retour, je trouve qu'on a fait quelque démonstration contre les Barricini, jamais je ne le pardonnerai. ” Puis, d'un ton plus doux : “ Il est fort possible, fort probable même, ajouta-t-il, que je reviendrai ici avec le colonel et sa fille ; fais en sorte que leurs chambres soient en ordre, que le déjeuner soit bon, enfin que nos hôtes soient le moins mal possible.
C'est très bien, Colomba, d'avoir du courage, mais il faut encore qu'une femme sache tenir une maison. Allons, embrasse-moi, sois sage ; voilà le cheval gris sellé.
- Orso, dit Colomba, vous ne partirez point seul.
- Je n'ai besoin de personne, dit Orso, et je te réponds que je ne me laisserai pas couper l'oreille.
- Oh ! jamais je ne vous laisserai partir seul en temps de guerre. Ho ! Polo Griffo ! Gian'Francè' ! Memmo ! prenez vos fusils ; vous allez accompagner mon frère. ”
Après une discussion assez vive, Orso dut se résigner à se faire suivre d'une escorte. Il prit parmi ses bergers les plus animés, ceux qui avaient conseillé le plus haut de commencer la guerre ; puis, après avoir renouvelé ses injonctions à sa sœur et aux bergers restants, il se mit en route, prenant cette fois un détour pour éviter la maison Barricini. Déjà ils étaient loin de Pietranera, et marchaient de grande hâte, lorsque au passage d'un petit ruisseau qui se perdait dans un marécage le vieux Polo Griffo aperçut plusieurs cochons confortablement couchés dans la boue, jouissant à la fois du soleil et de la fraîcheur de l'eau. Aussitôt, ajustant le plus gros, il lui tira un coup de fusil dans la tête et le tua sur la place. Les camarades du mort se levèrent et s'enfuirent avec une légèreté surprenante ; et bien que l'autre berger fît feu à son tour, ils gagnèrent sains et saufs un fourré où ils disparurent.
“ Imbéciles ! s'écria Orso ; vous prenez des cochons pour des sangliers.
- Non pas, Ors'Anton', répondit Polo Griffo ; mais ce troupeau appartient à l'avocat, et c'est pour lui apprendre à mutiler nos chevaux.
- Comment, coquins ! s'écria Orso transporté de fureur, vous imitez les infamies de nos ennemis ! Quittez-moi, misérables ! Je n'ai pas besoin de vous. Vous n'êtes bons qu'à vous battre contre des cochons. Je jure bien que si vous osez me suivre je vous casse la tête ! ” Les deux bergers s'entre-regardèrent interdits. Orso donna des éperons à son cheval et disparut au galop.
“ Eh bien, dit Polo Griffo, en voilà d'une bonne ! Aimez donc les gens pour qu'ils vous traitent comme cela ! Le colonel, son père, t'en a voulu parce que tu as une fois couché en joue l'avocat... Grande bête, de ne pas tirer !... Et le fils...
tu vois ce que j'ai fait pour lui... Il parle de me casser la tête, comme on fait d'une gourde qui ne tient plus le vin. Voilà ce qu'on apprend sur le continent, Memmo !
- Oui, et si l'on sait que tu as tué un cochon, on te fera un procès, et Ors'Anton' ne voudra pas parler aux juges ni payer l'avocat. Heureusement personne ne t'a vu, et sainte Nega est là pour te tirer d'affaire. ” Après une courte délibération, les deux bergers conclurent que le plus prudent était de jeter le porc dans une fondrière, projet qu'ils mirent à exécution, bien entendu après avoir pris chacun quelques grillades sur l'innocente victime de la haine des della Rebbia et des Barricini.

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