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Chapitre 2.1

Dernière mise à jour de cette page le 23/11/2012

II

Au jour fixé pour le départ, tout était emballé, embarqué dès le matin : la goélette devait partir avec la brise du soir. En attendant, le colonel se promenait avec sa fille sur la Canebière, lorsque le patron l'aborda pour lui demander la permission de prendre à son bord un de ses parents, c'est-à-dire le petit-cousin du parrain de son fils aîné, lequel retournant en Corse, son pays natal, pour affaires pressantes, ne pouvait trouver de navire pour le passer.
“ C'est un charmant garçon, ajouta le capitaine Mattei, militaire, officier aux chasseurs à pied de la garde, et qui serait déjà colonel si l'Autre était encore empereur.
- Puisque c'est un militaire ”, dit le colonel.., il allait ajouter : “ Je consens volontiers à ce qu'il vienne avec nous... ” mais Miss Lydia s'écria en anglais : “ Un officier d'infanterie !... (son père ayant servi dans la cavalerie, elle avait du mépris pour toute autre arme)... un homme sans éducation peut-être, qui aura le mal de mer, et qui nous gâtera tout le plaisir de la traversée ! ” Le patron n'entendait pas un mot d'anglais, mais il parut comprendre ce que disait Miss Lydia à la petite moue de sa jolie bouche, et il commença un éloge en trois points de son parent, qu'il termina en assurant que c'était un homme très comme il faut, d'une famille de caporaux, et qu'il ne gênerait en rien monsieur le colonel, car lui, patron, se chargeait de le loger dans un coin où l'on ne s'apercevrait pas de sa présence. Le colonel et Miss Nevil trouvèrent singulier qu'il y eût en Corse des familles où l'on fût ainsi caporal de père en fils ; mais, comme ils pensaient pieusement qu'il s'agissait d'un caporal d'infanterie, ils conclurent que c'était quelque pauvre diable que le patron voulait emmener par charité. S'il se fût agi d'un officier, on eût été obligé de lui parler, de vivre avec lui ; mais, avec un caporal, il n'y a pas à se gêner, et c'est un être sans conséquence, lorsque son escouade n'est pas là, baïonnette au bout du fusil, pour vous mener où vous n'avez pas envie d'aller.
“ Votre parent a-t-il le mal de mer ? demanda Miss Nevil d'un ton sec.
- Jamais, mademoiselle ; le cœur ferme comme un roc, sur mer comme sur terre.
- Eh bien, vous pouvez l'emmener, dit-elle.
- Vous pouvez l'emmener ”, répéta le colonel, et ils continuèrent leur promenade.
Vers cinq heures du soir, le capitaine Mattei vint les chercher pour monter à bord de la goélette. Sur le port, près de la yole du capitaine, ils trouvèrent un grand jeune homme vêtu d'une redingote bleue boutonnée jusqu'au menton, le teint basané, les yeux noirs, vifs, bien fendus, l'air franc et spirituel. A la manière dont il effaçait les épaules, à sa petite moustache frisée, on reconnaissait facilement un militaire ; car, à cette époque, les moustaches ne couraient pas les rues, et la garde nationale n'avait pas encore introduit dans toutes les familles la tenue avec les habitudes de corps de garde. Le jeune homme ôta sa casquette en voyant le colonel, et le remercia sans embarras et en bons termes du service qu'il lui rendait.
“ Charmé de vous être utile, mon garçon ”, dit le colonel en lui faisant un signe de tête amical. Et il entra dans la yole.
“ Il est sans gêne, votre Anglais ”, dit tout bas en italien le jeune homme au patron.
Celui-ci plaça son index sous son œil gauche et abaissa les deux coins de la bouche. Pour qui comprend le langage des signes, cela voulait dire que l'Anglais entendait l'italien et que c'était un homme bizarre. Le jeune homme sourit légèrement, toucha son front en réponse au signe de Mattei, comme pour lui dire que tous les Anglais avaient quelque chose de travers dans la tête, puis il s'assit auprès du patron, et considéra avec beaucoup d'attention, mais sans impertinence, sa jolie compagne de voyage.
“ Ils ont bonne tournure, ces soldats français, dit le colonel à sa fille en anglais ; aussi en fait-on facilement des officiers. ” Puis, s'adressant en français au jeune homme :
“ Dites-moi, mon brave, dans quel régiment avez-vous servi ? ” Celui-ci donna un léger coup de coude au père du filleul de son petit-cousin, et, comprimant un sourire ironique, répondit qu'il avait été dans les chasseurs à pied de la garde, et que présentement il sortait du 7e léger.
“ Est-ce que vous avez été à Waterloo ? Vous êtes bien jeune.
- Pardon, mon colonel ; c'est ma seule campagne.
- Elle compte double ”, dit le colonel.
Le jeune Corse se mordit les lèvres.
“ Papa, dit Miss Lydia en anglais, demandez-lui donc si les Corses aiment beaucoup leur Bonaparte ? ” Avant que le colonel eût traduit la question en français, le jeune homme répondit en assez bon anglais, quoique avec un accent prononcé :
“ Vous savez, mademoiselle, que nul n'est prophète en son pays. Nous autres, compatriotes de Napoléon, nous l'aimons peut-être moins que les Français. Quant à moi, bien que ma famille ait été autrefois l'ennemie de la sienne, je l'aime et l'admire.
- Vous parlez anglais ! s'écria le colonel.
- Fort mal, comme vous pouvez vous en apercevoir. ”
Bien qu'un peu choquée de son ton dégagé, Miss Lydia ne put s'empêcher de rire en pensant à une inimitié personnelle entre un caporal et un empereur. Ce lui fut comme un avant goût des singularités de la Corse, et elle se promit de noter le trait sur son journal.
“Peut-être avez-vous été prisonnier en Angleterre ? demanda le colonel.
- Non, mon colonel, j'ai appris l'anglais en France) tout jeune, d'un prisonnier de votre nation. ” Puis, s'adressant à Miss Nevil :
“ Matei m'a dit que vous reveniez d'Italie. Vous parlez sans doute le pur toscan, mademoiselle ; vous serez un peu embarrassée, je le crains, pour comprendre notre patois.
- Ma fille entend tous les patois italiens, répondit le colonel ; elle a le don des langues. Ce n'est pas comme moi.
- Mademoiselle comprendrait-elle, par exemple, ces vers d'une de nos chansons corses ? C'est un berger qui dit à une bergère :

“ S'entrassi 'ndru Paradisu santu, santu,
E nun truvassi a tia, mi n'esciria. ”
“ Si j'entrais dans le paradis saint, saint,
et si je ne t'y trouvais pas, j'en sortirais. ”
(Serenata di Zicavo.)

Miss Lydia comprit, et trouvant la citation audacieuse et plus encore le regard qui l'accompagnait, elle répondit en rougissant : “ Capisco. ” “ Et vous retournez dans votre pays en semestre ? demanda le colonel.
- Non, mon colonel. Ils m'ont mis en demi-solde probablement parce que j'ai été à Waterloo et que je suis compatriote de Napoléon. Je retourne chez moi, léger d'espoir, léger d'argent, comme dit la chanson. ” Et il soupira en regardant le ciel.
Le colonel mit la main à sa poche, et retournant entre ses doigts une pièce d'or, il cherchait une phrase pour la glisser poliment dans la main de son ennemi malheureux.
“ Et moi aussi, dit-il, d'un ton de bonne humeur, on m'a mis en demi-solde ; mais... avec votre demi-solde vous n'avez pas de quoi vous acheter du tabac. Tenez, caporal. ” Et il essaya de faire entrer la pièce d'or dans la main fermée que le jeune homme appuyait sur le rebord de la yole.
Le jeune Corse rougit, se redressa, se mordit les lèvres, et paraissait disposé à répondre avec emportement, quand tout à coup, changeant d'expression, il éclata de rire. Le colonel, sa pièce à la main, demeurait tout ébahi.
“Colonel, dit le jeune homme reprenant son sérieux, permettez-moi de vous donner deux avis : le premier, c'est de ne jamais offrir de l'argent à un Corse, car il y a de mes compatriotes assez impolis pour vous le jeter à la tête ; le second, c'est de ne pas donner aux gens des titres qu'ils ne réclament point. Vous m'appelez caporal et je suis lieutenant. Sans doute, la différence n'est pas bien grande, mais...
- Lieutenant ! s'écria Sir Thomas, lieutenant ! mais le patron m'a dit que vous étiez caporal, ainsi que votre père et tous les hommes de votre famille. ”

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