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Chapitre 15.2

Dernière mise à jour de cette page le 23/11/2012

XV.2

“ Bonnes gens ! dit Brandolaccio, n'ayez pas peur de moi ; je ne suis pas si diable que je suis noir. Nous n'avons nulle mauvaise intention. Monsieur le préfet, je suis bien votre serviteur. - Mon lieutenant, de la douceur, vous m'étranglez.
- Nous venons ici comme témoins. Allons, parle, toi, Curé, tu as la langue bien pendue.
- Monsieur le préfet, dit le licencié, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous. Je m'appelle Giocanto Castriconi, plus connu sous le nom du Curé... Ah ! vous me remettez ! Mademoiselle, que je n'avais pas l'avantage de connaître non plus, m'a fait prier de lui donner des renseignements sur un nommé Tomaso Bianchi, avec lequel j'étais détenu, il y a trois semaines, dans les prisons de Bastia. Voici ce que j'ai à vous dire...
- Ne prenez pas cette peine, dit le préfet ; je n'ai rien à entendre d'un homme comme vous... Monsieur della Rebbia, j'aime à croire que vous n'êtes pour rien dans cet odieux complot. Mais êtes-vous maître chez vous ? Faites ouvrir cette porte. Votre sœur aura peut-être à rendre compte des étranges relations qu'elle entretient avec des bandits.
- Monsieur le préfet, s'écria Colomba, daignez entendre ce que va dire cet homme. Vous êtes ici pour rendre justice à tous, et votre devoir est de rechercher la vérité. Parlez, Giocanto Castriconi.
- Ne l'écoutez pas ! s'écrièrent en chœur les trois Barricini.
- Si tout le monde parle à la fois, dit le bandit en souriant, ce n'est pas le moyen de s'entendre. Dans la prison donc, j'avais pour compagnon, non pour ami, ce Tomaso en question. Il recevait de fréquentes visites de M. Orlanduccio...
- C'est faux, s'écrièrent à la fois les deux frères.
- Deux négations valent une affirmation, observa froidement Castriconi. Tomaso avait de l'argent ; il mangeait et buvait du meilleur. J'ai toujours aimé la bonne chère (c'est là mon moindre défaut), et, malgré ma répugnance à frayer avec ce drôle, je me laissai aller à dîner plusieurs fois avec lui. Par reconnaissance, je lui proposai de s'évader avec moi... Une petite.., pour qui j'avais eu des bontés, m'en avait fourni les moyens... Je ne veux compromettre personne.
Tomaso refusa, me dit qu'il était sûr de son affaire, que l'avocat Barricini l'avait recommandé à tous les juges, qu'il sortirait de là blanc comme neige et avec de l'argent en poche.
Quant à moi, je crus devoir prendre l'air. Dixi.
- Tout ce que dit cet homme est un tas de mensonges, répéta résolument Orlanduccio. Si nous étions en rase campagne, chacun avec notre fusil, il ne parlerait pas de la sorte.
- En voilà une de bêtise ! s'écria Brandolaccio. Ne vous brouillez pas avec le Curé, Orlanduccio.
- Me laisserez-vous sortir enfin, monsieur della Rebbia ? dit le préfet frappant du pied d'impatience.
- Saveria ! Saveria ! criait Orso, ouvrez la porte, de par le diable !
- Un instant, dit Brandolaccio. Nous avons d'abord à filer, nous, de notre côté. Monsieur le préfet, il est d'usage, quand on se rencontre chez des amis communs, de se donner une demi-heure de trêve en se quittant. ” Le préfet lui lança un regard de mépris.
“ Serviteur à toute la compagnie ”, dit Brandolaccio. Puis étendant le bras horizontalement : “ Allons, Brusco, dit-il à son chien, saute pour M. le préfet ! ” Le chien sauta, les bandits reprirent à la hâte leurs armes dans la cuisine, s'enfuirent par le jardin, et à un coup de sifflet aigu la porte de la salle s'ouvrit comme par enchantement.
“ Monsieur Barricini, dit Orso avec une fureur concentrée, je vous tiens pour un faussaire. Dès aujourd'hui j'enverrai ma plainte contre vous au procureur du roi, pour faux et pour complicité avec Bianchi. Peut-être aurai-je encore une plainte plus terrible à porter contre vous.
- Et moi, monsieur della Rebbia, dit le maire, je porterai ma plainte contre vous pour guet-apens et pour complicité avec des bandits. En attendant, M, le préfet vous recommandera à la gendarmerie.
- Le préfet fera son devoir, dit celui-ci d'un ton sévère. Il veillera à ce que l'ordre ne soit pas troublé à Pietranera, il prendra soin que justice soit faite. Je parle à vous tous, messieurs. ” Le maire et Vincentello étaient déjà hors de la salle, et Orlanduccio les suivait à reculons lorsque Orso lui dit à voix basse :
“ Votre père est un vieillard que j'écraserais d'un soufflet : c'est à vous que j'en destine, à vous et à votre frère. ” Pour réponse, Orlanduccio tira son stylet et se jeta sur Orso comme un furieux ; mais, avant qu'il pût faire usage de son arme, Colomba lui saisit le bras qu'elle tordit avec force pendant qu'Orso, le frappant du poing au visage, le fit reculer quelques pas et heurter rudement contre le chambranle de la porte. Le stylet échappa de la main d'Orlanduccio, mais Vincentello avait le sien et rentrait dans la chambre, lorsque Colomba, sautant sur un fusil, lui prouva que la partie n'était pas égale. En même temps le préfet se jeta entre les combattants.
“ A bientôt, Ors'Anton' ”, cria Orlanduccio ; et tirant violemment la porte de la salle, il la ferma à clé pour se donner le temps de faire retraite.
Orso et le préfet demeurèrent un quart d'heure sans parler, chacun à un bout de la salle. Colomba, l'orgueil du triomphe sur le front, les considérait tour à tour, appuyée sur le fusil qui avait décidé de la victoire.
“ Quel pays ! quel pays ! s'écria enfin le préfet en se levant impétueusement. Monsieur della Rebbia, vous avez eu tort.
Je vous demande votre parole d'honneur de vous abstenir de toute violence et d'attendre que la justice décide dans cette maudite affaire.
- Oui, monsieur le préfet, j'ai eu tort de frapper ce misérable ; mais enfin j'ai frappé, et je ne puis lui refuser la satisfaction qu'il m'a demandée.
- Eh ! non, il ne veut pas se battre avec vous !... Mais s'il vous assassine... Vous avez bien fait tout ce qu'il fallait pour cela.
- Nous nous garderons, dit Colomba.
- Orlanduccio, dit Orso, me paraît un garçon de courage et j'augure mieux de lui, monsieur le préfet. Il a été prompt à tirer son stylet, mais à sa place, j'en aurais peut-être agi de même ; et je suis heureux que ma sœur n'ait pas un poignet de petite-maîtresse.
- Vous ne vous battrez pas ! s'écria le préfet ; je vous le défends !
- Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'en matière d'honneur je ne reconnais d'autre autorité que celle de ma conscience.
- Je vous dis que vous ne vous battrez pas !
- Vous pouvez me faire arrêter, monsieur..., c'est-à-dire si je me laisse prendre. Mais, si cela arrivait, vous ne feriez que différer une affaire maintenant inévitable. Vous êtes homme d'honneur, monsieur le préfet, et vous savez bien qu'il n'en peut être autrement.
- Si vous faisiez arrêter mon frère, ajouta Colomba, la moitié du village prendrait son parti, et nous verrions une belle fusillade.
- Je vous préviens, monsieur, dit Orso, et je vous supplie de ne pas croire que je fais une bravade ; je vous préviens que, si M. Barricini abuse de son autorité de maire pour me faire arrêter, je me défendrai.
- Dès aujourd'hui, dit le préfet, M. Barricini est suspendu de ses fonctions... Il se justifiera, je l'espère... Tenez, monsieur, vous m'intéressez. Ce que je vous demande est bien peu de chose : restez chez vous tranquille jusqu'à mon retour de Corte. Je ne serai que trois jours absent. Je reviendrai avec le procureur du roi, et nous débrouillerons alors complètement cette triste affaire. Me promettez-vous de vous abstenir jusque-là de toute hostilité' ?
- Je ne puis le promettre, monsieur, si, comme je le pense, Orlanduccio me demande une rencontre.
- Comment ! monsieur della Rebbia, vous, militaire français, vous voulez vous battre avec un homme que vous soupçonnez d'un faux ?
- Je l'ai frappé, monsieur.
- Mais, si vous aviez frappé un galérien et qu'il vous en demandât raison, vous vous battriez donc avec lui ? Allons, monsieur Orso ! Eh bien, je vous demande encore moins : ne cherchez pas Orlanduccio... Je vous permets de vous battre s'il vous demande un rendez-vous.
- Il m'en demandera, je n'en doute point, mais je vous promets de ne pas lui donner d'autres soufflets pour l'engager à se battre.
- Quel pays ! répétait le préfet en se promenant à grands pas. Quand donc reviendrai-je en France ?
- Monsieur le préfet, dit Colomba de sa voix la plus douce, il se fait tard, nous feriez-vous l'honneur de déjeuner ici ? ” Le préfet ne put s'empêcher de rire.
“ Je suis demeuré déjà trop longtemps ici... cela ressemble à de la partialité... Et cette maudite pierre !... Il faut que je parte... Mademoiselle della Rebbia..., que de malheurs vous avez préparés peut-être aujourd'hui !
- Au moins, monsieur le préfet, vous rendrez à ma sœur la justice de croire que ses convictions sont profondes ; et, j'en suis sûr maintenant, vous les croyez vous-même bien établies.
- Adieu, monsieur, dit le préfet en lui faisant un signe de la main. Je vous préviens que je vais donner l'ordre au brigadier de gendarmerie de suivre toutes vos démarches. ”
Lorsque le préfet fut sorti :
“ Orso, dit Colomba, vous n'êtes point ici sur le continent.
Orlanduccio n'entend rien à vos duels, et d'ailleurs ce n'est pas de la mort d'un brave que ce misérable doit mourir.
- Colomba, ma bonne, tu es la femme forte. Je t'ai de grandes obligations pour m'avoir sauvé un bon coup de couteau. Donne-moi ta petite main que je la baise. Mais, vois-tu, laisse-moi faire. Il y a certaines choses que tu n'entends pas.
Donne-moi à déjeuner ; et, aussitôt que le préfet se sera mis en route, fais-moi venir la petite Chilina qui paraît s'acquitter à merveille des commissions qu'on lui donne. J'aurai besoin d'elle pour porter une lettre.” Pendant que Colomba surveillait les apprêts du déjeuner, Orso monta dans sa chambre et écrivit le billet suivant :
“ Vous devez être pressé de me rencontrer ; je ne le suis pas moins. Demain matin nous pourrons nous trouver à six heures dans la vallée d'Acquaviva. Je suis très adroit au pistolet, et je ne vous propose pas cette arme. On dit que vous tirez bien le fusil : prenons chacun un fusil à deux coups. Je viendrai accompagné d'un homme de ce village. Si votre frère veut vous accompagner, prenez un second témoin et prévenez-moi. Dans ce cas seulement j'aurai deux témoins.
“ ORSO ANTONIO DELLA REBBIA.”
Le préfet, après être resté une heure chez l'adjoint du maire, après être entré pour quelques minutes chez les Barricini, partit pour Corte, escorté d'un seul gendarme. Un quart d'heure après, Chilina porta la lettre qu'on vient de lire et la remit à Orlanduccio en propres mains.
La réponse se fit attendre et ne vint que dans la soirée.
Elle était signée de M. Barricini père, et il annonçait à Orso qu'il déférait au procureur du roi la lettre de menace adressée à son fils.
“ Fort de ma conscience, ajoutait-il en terminant, j'attends que la justice ait prononcé sur vos calomnies. ” Cependant cinq ou six bergers mandés par Colomba arrivèrent pour garnisonner la tour des della Rebbia. Malgré les protestations d'Orso, on pratiqua des archere aux fenêtres donnant sur la place, et toute la soirée il reçut des offres de service de différentes personnes du bourg. Une lettre arriva même du théologien bandit, qui promettait, en son nom et en celui de Brandolaccio, d'intervenir si le maire se faisait assister de la gendarmerie. Il finissait par ce post-schptum :
“ Oserai-je vous demander ce que pense M. le préfet de l'excellente éducation que mon ami donne au chien Brusco ?
Après Chilina, je ne connais pas d'élève plus docile et qui montre de plus heureuses dispositions. ”

suite

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