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Article - La Corse à la télévision des origines à nos jours (les années 80)

Dernière mise à jour de cette page le 07/11/2012

Les années 1980 sont donc marquées par la création de la station régionale France 3 Corse. 1982 marque un changement profond, la presse annonce à grands cris la naissance du centre d’actualité : « Dirigé par Sampiero Sanguinetti, il emploiera 65 personnes, journalistes, techniciens et personnel administratifs. Ce centre, implanté à Ajaccio et à Bastia, diffusera un journal complet tous les soirs de 19h20 à 19h40 simultanément sur les 3 chaînes de télévision. Ce journal sera agrémenté d'un magazine 3 jours par semaine (mardi, mercredi et samedi) dont la durée sera d'un quart d'heure. Des possibilités de développement du CAT corse sont envisagées dans le courant du 2ème semestre 1983 » [1]. Même si pour Jean-Pierre Elkabbach l’arrivée au pouvoir de Mitterrand ne marque pas un tournant dans le traitement médiatique de l’île : « Enfin, depuis mon départ, et malgré l’évolution promise du statut de la Corse, l’île n’a pas eu droit à un meilleur traitement à la télévision » [2], la presse locale et les téléspectateurs ressentent ce changement.  La presse se fait l’écho de l’enthousiasme que suscite cette création : « Une radiotélévision d’un autre type existerait-elle en Corse ? Moins hiérarchisée, plus libérée des pesanteurs de la "  télé structure " ? Assurément. Avec, ici un enjeu supplémentaire : libéraliser l’information après tant d’années d’une radio-télévision-préfecture, souvent insipide, où seuls les notables avaient la parole, les nationalistes étant interdits d’antenne et où même les chansons des groupes corses faisaient l’objet d’une stricte censure » [3].

C’est une véritable période d’innovation, en termes de traitement médiatique. Sous la houlette de Sampiero Sanguinetti, les émissions ont une réelle liberté de ton et abordent les sujets les plus divers. Le journal télévisé corseCorsica Sera, né en 1982, marque un véritable tournant. Mais la rédaction de FR3 Corse va plus loin en créant une série de magazines diffusés après celui-ci. Chaque jour à la suite du JT sont diffusés des magazines qui traitent des sujets les plus divers. On retrouve Di Casa que nous avons évoqué précédemment, Detti è Scritti (qui traite de littérature) D’Altrò (qui médiatise des reportages sur les autres îles ou encore sur la diaspora). Regard sur l’information, Cunfronti est un magazine de débat mensuel diffusé en fin de soirée.Cette émission se construit autour d’un débat sur un sujet donné, de politique ou de société avec plusieurs intervenants. La diversité des sujets et des intervenants est importante. 

Contraintes dans l’expression du fait régional

Cependant, les contraintes restent nombreuses  au début des années 1980 : l'antenne est conditionnée par le système des « décrochages » et l'insertion dans une antenne nationale. Il existe, dès lors, des limites dues aux créneaux horaires communs à toutes les stations régionales et au décor du plateau qui est imposé. Or, toutes les régions ne souhaitent pas « décrocher » à la même heure car les habitudes locales, en France, ne sont pas unifiées. En Corse, Sampiero Sanguinetti choisit de ne pas respecter cette unité de décor. Le plateau duCorsica Sera, conçu par l’artiste Toni Casalonga, cherche à affirmer cette identité notamment avec la présence du drapeau corse, ainsi que les premiers mots « Bona sera » (bonsoir) en langue corse.

A cette époque, la démarche des journalistes de FR3 Corse est militante. Cette équipe veut créer une marque et mettre en lumière des signaux identitaires forts : « La mobilisation des journalistes autour de leur instrument de travail a été très forte, elle allait de pair avec la constitution d’une identité centrée autour d’une sorte d’utopie autogestionnaire et du refus de la hiérarchie. Par là, l’équipe de FR3 Corse dépassait sans doute les fonctions ordinairement assignées au travail journalistique : c’est ce qui donne à son expérience un aspect très nettement avant-gardiste. Au-delà de la conjoncture politique spécifique dans laquelle elle s’est déroulée, cette expérience illustre tous les problèmes qui se posent aujourd’hui aux journalistes, et pas seulement en Corse (liberté de l’information, indépendance par rapport à l’autorité politique, relation terrorisme-médias). C’est ce qui fait l’intérêt sociologique de l’expérience de FR3 Corse » [4].

Cette télévision met à jour des vérités qui ne plaisent pas à certains : « Communiquer c’est se connaître. Dès lors, on a commencé à connaître la Corseet on s’est aperçu que le roi était nu. De là la volonté de faire disparaître ou au moins de mettre au pas un instrument qui renvoyait si brutalement aux « politiques » une image peu valorisante. La campagne orchestrée par FR3 a prétexté des temps d’antenne mal répartis entre des camps opposés. La question n’est pas de savoir qui a eu une minute en moins ou en plus pour faire passer son message. On ne peut pas impunément, pendant des générations, faire de la rétention d’information et être d’un coup de bons communicants. Les hommes politiques en charge de la Corsel’ont bien senti » [5].

Un organe de subversion

Dès lors, la création de ce nouveau traitement régional menée par l’équipe de FR3 Corse à partir de 1982, comme l’affirme Sampiero Sanguinetti, rentre rapidement en opposition avec celui de la volonté unificatrice de l’Etat français : « Depuis des siècles, en effet, la France pratique une politique culturelle qui s’exerçait essentiellement jusqu’à la dernière guerre à travers l’école. Cette politique avait ses propres limites parce que, hors de l’école, dans le tissu économique de la France rurale, la tradition orale se perpétuait, permettant à la population de conserver en bonne partie son identité, sa langue, ses coutumes…(…) Depuis une trentaine d’années, avec l’apparition du règne de la radio et la télévision et le phénomène d’industrialisation de la communication et de l’information, le pouvoir a les moyens de l’efficacité totale pour imposer le mode de vie, le langage, les idées qu’il désire et entamer profondément la personnalité des gens dans leur identité. C’est ce qui explique le réveil brutal, violent, et que vous le vouliez ou non, massif par rapport à ce qu’il était autrefois, des Corses comme d’autres peuples qui se sentent menacés dans une de leurs libertés fondamentales. Ce réveil nous pose des questions graves et il est salutaire » [6].

L’alternance ne facilitera alors pas les choses puisqu’elle limitera les fonctions des télévisions régionales. On se trouve, à partir de 1986, dans un véritable paradoxe entre la volonté affichée de développer les antennes régionales et les faits. C’est donc une longue période de tensions et de polémiques qui s’ouvre [7]. Le rôle de FR3 Corse devient alors une affaire politique nationale de grande ampleur à la fin des années 1980, avec notamment la publication d’un rapport sénatorial en juin 1984, de Charles Pasqua, de Roger Boileau et de Jules Faigt [8]. La polémique porte surtout sur « les temps d’antenne » consacrés aux « partis nationalistes, légaux ou dissous », « aux divers nationalistes », à la « violence » et à « l’ordre public », par contraste avec les rubriques « opposition nationale » et « majorité présidentielle » [9]. Les méthodes de comptabilité sont immédiatement contestées par le responsable de FR3 Corse. Dès lors, la régionalisation est de courte durée. Par la suite, sitôt arrivé au Ministère de l’Intérieur après les élections de mars 1986, Charles Pasqua reçoit de François Giacobbi, Président du Conseil Général de Haute-Corse, un nouveau dossier sur l’information en Corse [10]. Le 18 février 1987, Sampiero Sanguinetti est relevé de ses fonctions : la direction ne lui fait officiellement aucun grief et elle lui propose un poste à Paris. Mais il veut rester en région : début mai, il sera nommé « grand reporter » à Marseille. L’actualité corse est dominée par son départ pendant une semaine : grèves à FR3 Corse, lettres et déclarations se succèdent [11].

En 1988, Jacques Chirac, premier ministre, affirme que « Le gouvernement est soucieux de favoriser le développement des cultures régionales qui constituent l’une des richesses de notre patrimoine national ; un tel développement est d’ailleurs conforme à l’esprit de la loi du 30 septembre 1986 qui a confirmé la vocation régionale de la société nationale de programmes de FR3 » [12].  Evoquant le nouveau cahier des missions et des charges de la société, il ajoute : « Ce cahier, approuvé le 28 août 1975, stipule expressément que FR3 contribue à l’expression des principales langues régionales parlées sur le territoire métropolitain. Par ailleurs, la société de programmes FR3 fait diffuser des journaux d’information régionale ainsi que des magazines et émissions permettant d’évoquer la vie des régions à travers leur culture, leur histoire, leurs traditions, leurs caractéristiques économiques et sociales. FR3 doit veiller, en outre, à ouvrir ses programmes aux retransmissions de spectacles publics présentés dans les régions et assurer la retransmission de manifestations sportives régionales » [13].

Or, en Corse, on est très loin du compte. En 1988 les contraintes restent lourdes.  Certes la télévision régionale a, de fait, progressé en volume de programmes, en créneaux d'information. Mais ce progrès ne doit pas dissimuler les errements de la programmation, le contenu généralement national de la plupart de ses émissions. De plus, les problèmes de diffusion et de réception persistent. En 1985, Kyrndécerne encore des mauvaises notes : « 0/10 à TDF pour la mauvaise qualité technique des émissions de Corsica Sera vérifiée au mois de janvier » [14]. En 1988, alors que FR3 Corse est au cœur des conflits, Jacques Chirac, alors premier ministre, fait des problèmes de réception une priorité : « Plusieurs interventions figurant dans le rapport font état de difficultés de réception, tant pour les programmes de FR3 que de RCFM. A cet égard, il convient de souligner que TDF a mis en œuvre et étudie des solutions afin de remédier aux aléas techniques de transmission des signaux du Continent vers la Corse. Des zones d’ombre existent en Corse, eu égard au relief tourmenté de l’île, leur résorption est une opération de longue haleine compte tenu des investissements qu’elle suppose » [15].

Ainsi, les stations régionales françaises les liens avec le centre sont considérables (les stations régionales n'agissent pas juridiquement en leur nom, mais en celui de la société tout entière) et leur indépendance est très réduite sur le plan budgétaire mais aussi en matière de moyens et d'effectifs. En Corse, les contraintes sont doubles. Il est difficile de créer des productions à proprement dites régionales qui pourraient promouvoir la culture corse alors que l’île est encore rattachée à Marseille : « L’information et les programmes doivent s’affranchir de la tutelle marseillaise. Fantastique instrument de diffusion de la culture, FR3 doit devenir une station régionale à part entière. Le téléspectateur corse est encore obligé de regarder des programmes à destination de la Provence Côte d’Azur. Il faut qu’au " Parlarem lou provençaou " du samedi après-midi succèdent des émissions qui le concernent plus » [16]. 

La télévision régionale en Corse est l’une des dernières structures de service public à dépendre encore d’une direction régionale dont le siège est sur le continent. A l’orée de l’élection présidentielle de 1988 les professionnels, en Corse, souhaitent le retour de la gauche : « Il en va presque de la survie, du sauvetage du service public. Jean-Philippe Leca disait, fin 1986, de FR3 qu’elle était " une société sinistrée ". L’avenir dépendra du choix des urnes. Mais pour importante que soit cette réhabilitation, elle ne pourrait suffire à donner un nouveau souffle à la station. Garder, par Marseille, un œil et un contrôle sur les activités de FR3 Corse, n’a pas seulement pour inconvénient de limiter l’autonomie d’action de la station, cette dépendance accumule les lourdeurs administratives et les pesanteurs de fonctionnement. Elle fixe, dans les Bouches du Rhône, un centre de décision par essence éloigné et non impliqué dans les intérêts insulaires. FR3 Corse devra donc être érigée en direction régionale. Cette première étape devra être complétée par une autre mesure plus visible pour les téléspectateurs, la création d’un service de production. Cette unité aurait en charge la prise en compte de l’activité culturelle de la région et surtout le développement de la création audiovisuelle en la matière. Dans ce domaine tout est à faire ! Cette unité n’aurait pas seulement comme objectif la création mais aussi tout ce qui concourt à la connaissance de la culture de cette région. L’actuelle structure des magazines pourrait être remplacée par d’autres rendez-vous, plus longs, mais à une autre fréquence, celle par exemple d’émissions hebdomadaires diffusées le soir à des heures normales. Ne pas penser aux futurs défis européens, ne pas concevoir un avenir pour FR3 Corse dans l’ensemble méditerranéen, ne pas prendre en compte l’indispensable liaison que doit représenter un service public d’information entre l’intérieur et le littoral, ne pas considérer cet outil comme un indispensable vecteur, aboutirait encore à un gâchis » [17]. Il faut en effet savoir que l'accroissement important du nombre d'heures de l'antenne régionale au début des années quatre-vingt s'est accompagné d'un accroissement des moyens Seulement, comme nous l’avons vu à cette époque,la Corse ne possède toujours pas de service de production. Dans ce cadre « marseillais »,la Corse, cumule les retards au niveau de la transmission de la langue et de la culture, par rapport à des régions comme la Bretagne : « Pour orienter et coordonner ces actions, un comité régional de l’audiovisuel est créé. Il comprend des élus de la région et des collectivités locales des départements, mais aussi des représentants des associations culturelles et du personnel de FR3. Il constitue l’amorce d’une véritable décentralisation de l’audiovisuel. C’est en Bretagne… En Corse ? " Toutes les dispositions seront prises pour que les stations régionales de radio et de télévision puissent rendre compte de l’actualité culturelle et illustrer avec exactitude tous les aspects du patrimoine local…" Ce qui est concevable en Bretagne ne l’est donc pas en Corse » [18].

Après les conflits de 1987 (renvoi de journalistes, éviction de Sampiero Sanguinetti), la station régionale a du mal à mettre en place des programmes et une politique de valorisation de la culture régionale. De plus, trois rédacteurs en chef continentaux se succèdent et ceux-ci ne connaissent pas l’île et ne peuvent donc pas inverser cette tendance. Cependant, Sampiero Sanguinetti et son équipe ont su créer autour de la station un réel intérêt (le plus fort taux d’écoute des journaux régionaux français).

[1] « Démarrage le 1er décembre du Centre d'actualités télévisées corse »,Kyrn, novembre 1982, p.9.

[2] «  Jean-Pierre Elkabbach etla Corse à la télévision »,La Corse-le Provençal, le 22/05/1982.

[3] « FR3 : Quand l’information s’émancipe : Depuis un an, les Corses ne reconnaissent plus FR3. Les journalistes n’y sont plus aux ordres du préfet. Ni du…Clan »,Kyrn, septembre 1983, p.12.

[4] « Jean louis Fabiani, un regard de sociologue sur FR3 Corse »,Kyrn, 15/04/1988.

[5] Idem.

[6] « De l’information à la violence »,Le Journaliste, octobre-novembre 1980.

[7] J. Bourdon, C. Méadel,Les écrans dela Méditerranée,op. cit., p.70.

[8] « Rapport d’information fait au nom de la commission des Affaires culturelles à la suite de la mission effectuée du 28 février au 1er mars 1984 pour étudier les conditions dans lesquelles l’information diffusée par des sociétés de programme de radio et de télévision en Corse rend compte de l’activité des mouvements séparatistes », annexe au procès-verbal de la séance du 13 juin 1984.

[9] J. Bourdon, C. Méadel,Les écrans dela Méditerranée,op. cit.,p.71.

[10] Ibid., p.72.

[11] Voir Le Monde, 26/02/1987, 1 et 2 mars 1987.

[12] Kyrn, octobre 1987.

[13] Idem.

[14] Kyrn, Mars 1985, p.6.

[15] « Le rôle de FR3 Corse précisé par le premier ministre »,La Corse-Le Provençal, le 10/03/1988.

[16] Idem.

[17] « Ouvrir le débat, J-M Leccia »,Kyrn, 15/05/1989.

[18] « Chartre culturelle dela Corse, le processus s’accélère, mais… »,Kyrn, décembre 1981.

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