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Chapitre 3.1

Dernière mise à jour de cette page le 23/11/2012

III

La nuit était belle, la lune se jouait sur les flots, le navire voguait doucement au gré d'une brise légère, Miss Lydia n'avait point envie de dormir, et ce n'était que la présence d'un profane qui l'avait empêchée de goûter ces émotions qu'en mer et par un clair de lune tout être humain éprouve quand il a deux grains de poésie dans le cœur. Lorsqu'elle jugea que le jeune lieutenant dormait sur les deux oreilles, comme un être prosaïque qu'il était, elle se leva, prit une pelisse, éveilla sa femme de chambre et monta sur le pont. Il n'y avait personne qu'un matelot au gouvernail, lequel chantait une espèce de complainte dans le dialecte corse, sur un air sauvage et monotone. Dans le calme de la nuit, cette musique étrange avait son charme. Malheureusement Miss Lydia ne comprenait pas parfaitement ce que chantait le matelot. Au milieu de beaucoup de lieux communs, un vers énergique excitait vivement sa curiosité, mais bientôt, au plus beau moment, arrivaient quelques mots de patois dont le sens lui échappait. Elle comprit pourtant qu'il était question d'un meurtre. Des imprécations contre les assassins, des menaces de vengeance, l'éloge du mort, tout cela était confondu pêle-mêle. Elle retint quelques vers ; je vais essayer de les traduire :
“ - Ni les canons, ni les baïonnettes - n'ont fait pâlir son front, serein sur un champ de bataille - comme un ciel d'été. - Il était le faucon ami de l'aigle, - miel des sables pour ses amis, - pour ses ennemis la mer en courroux.
- Plus haut que le soleil, - plus doux que la lune. - Lui que les ennemis de la France - n'atteignirent jamais, - des assassins de son pays - l'ont frappé par-derrière, comme Vittolo tua Sampiero Corso .
- Jamais ils n'eussent osé le regarder en face. - ... Placez sur la muraille, devant mon lit, - ma croix d'honneur bien gagnée. - Rouge en est le ruban, - Plus rouge ma chemise. - A mon fils, mon fils en lointain pays, - gardez ma croix et ma chemise sanglante. - Il y verra deux trous. - Pour chaque trou, un trou dans une autre chemise. - Mais la vengeance sera-t-elle faite alors ? - Il me faut la main qui a tiré - l’œil qui a visé, - le cœur qui a pensé... ”
Le matelot s'arrêta tout à coup.
“ Pourquoi ne continuez-vous pas, mon ami ? ” demanda Miss Nevil.
Le matelot, d'un mouvement de tête, lui montra une figure qui sortait du grand panneau de la goélette : c'était Orso qui venait jouir du clair de lune.
“ Achevez donc votre complainte, dit Miss Lydia, elle me faisait grand plaisir. ” Le matelot se pencha vers elle et dit fort bas :
“ Je ne donne le rimbecco à personne.
- Comment ? le... ? ” Le matelot, sans répondre, se mit à siffler.
“ Je vous prends à admirer notre Méditerranée, Miss Nevil, dit Orso s'avançant vers elle. Convenez qu'on ne voit point ailleurs cette lune-ci.
- Je ne la regardais pas. J'étais tout occupée à étudier le corse. Ce matelot, qui chantait une complainte des plus tragiques, s'est arrêté au plus beau moment. ” Le matelot se baissa comme pour mieux lire sur la boussole, et tira rudement la pelisse de Miss Nevil. Il était évident que sa complainte ne pouvait être chantée devant le lieutenant Orso.
“ Que chantais-tu là, Paolo Francé ? dit Orso ; est-ce une ballata ? un vocero ? Mademoiselle te comprend et voudrait entendre la fin.
- Je l'ai oubliée, Ors'Anton', dit le matelot.
Et sur-le-champ il se mit à entonner à tue-tête un cantique à la Vierge.
Miss Lydia écouta le cantique avec distraction et ne pressa pas davantage le chanteur, se promettant bien toutefois de savoir plus tard le mot de l'énigme. Mais sa femme de chambre, qui, étant de Florence, ne comprenait pas mieux que sa maîtresse le dialecte corse, était aussi curieuse de s'instruire ; et s'adressant à Orso avant que celle-ci pût l'avertir par un coup de coude :
“ Monsieur le capitaine, dit-elle que veut dire donner le rimbecco ?
- Le rimbecco ! dit Orso ; mais c'est faire la plus mortelle injure à un Corse : c'est lui reprocher de ne pas s'être vengé. Qui vous a parlé de rimbecco ?
- C'est hier à Marseille, répondit Miss Lydia avec empressement, que le patron de la goélette s'est servi de ce mot.
- Et de qui parlait-il ? demanda Orso avec vivacité.
- Oh ! il nous contait une vieille histoire... du temps de..., oui, je crois que c'était à propos de Vannina d'Ornano ?
- La mort de Vannina, je le suppose, mademoiselle, ne vous a pas fait beaucoup aimer notre héros, le brave Sampiero ?
- Mais trouvez-vous que ce soit bien héroïque ?
- Son crime a pour excuse les mœurs sauvages du temps ; et puis Sampiero faisait une guerre à mort aux Génois : quelle confiance auraient pu avoir en lui ses compatriotes, s'il n'avait pas puni celle qui cherchait à traiter avec Gênes ?
- Vannina, dit le matelot, était partie sans la permission de son mari ; Sampiero a bien fait de lui tordre le cou.
- Mais, dit Miss Lydia, c'était pour sauver son mari, c'est par amour pour lui, qu'elle allait demander sa grâce aux Génois.
- Demander sa grâce, c'était l'avilir ! s'écria Orso.
- Et la tuer lui-même ! poursuivit Miss Nevil. Quel monstre ce devait être !
- Vous savez qu'elle lui demanda comme une faveur de périr de sa main. Othello, mademoiselle, le regardez-vous aussi comme un monstre ?
- Quelle différence ! il était jaloux ; Sampiero n'avait que de la vanité.
- Et la jalousie, n'est-ce pas aussi de la vanité ? C'est la vanité de l'amour, et vous l'excuserez peut-être en faveur du motif ? ”
Miss Lydia lui jeta un regard plein de dignité, et, s'adressant au matelot, lui demanda quand la goélette arriverait au port.
“ Après-demain, dit-il, Si le vent continue.
- Je voudrais déjà voir Ajaccio, car ce navire m'excède. ” Elle se leva, prit le bras de sa femme de chambre et fit quelques pas sur le tillac. Orso demeura immobile auprès du gouvernail, ne sachant s'il devait se promener avec elle ou bien cesser une conversation qui paraissait l'importuner.
“ Belle fille, par le sang de la Madone ! dit le matelot ; si toutes les puces de mon lit lui ressemblaient, je ne me plaindrais pas d'en être mordu ! ” Miss Lydia entendit peut-être cet éloge naïf de sa beauté et s'en effaroucha, car elle descendit presque aussitôt dans sa chambre. Bientôt après Orso se retira de son côté. Dès qu'il eut quitté le tillac, la femme de chambre remonta, et, après avoir fait subir un interrogatoire au matelot, rapporta les renseignements suivants à sa maîtresse : la ballata interrompue par la présence d'Orso avait été composée à l'occasion de la mort du colonel della Rebbia, père du susdit, assassiné il y avait deux ans. Le matelot ne doutait pas qu'Orso ne revînt en Corse pour faire la vengeance, c'était son expression, et affirmait qu'avant peu on verrait de la viande fraîche dans le village de Pietranera. Traduction faite de ce terme national, il résultait que le seigneur Orso se proposait d'assassiner deux ou trois personnes soupçonnées d'avoir assassiné son père, lesquelles, à la vérité, avaient été recherchées en justice pour ce fait, mais s'étaient trouvées blanches comme neige attendu qu'elles avaient dans leur manche juges, avocats, préfets et gendarmes.
“ Il n'y a pas de justice en Corse, ajoutait le matelot, et je fais plus de cas d'un bon fusil que d'un conseiller à la cour royale. Quand on a un ennemi, il faut choisir entre les trois 51. ”
Ces renseignements intéressants changèrent d'une façon notable les manières et les dispositions de Miss Lydia à l'égard du lieutenant della Rebbia. Dès ce moment il était devenu un personnage aux yeux de la romanesque Anglaise. Maintenant cet air d'insouciance, ce ton de franchise et de bonne humeur, qui d'abord l'avaient prévenue défavorablement, devenaient pour elle un mérite de plus, car c'était la profonde dissimulation d'une âme énergique, qui ne laisse percer à l'extérieur aucun des sentiments qu'elle renferme.
Orso lui parut une espèce de Fiesquel, cachant de vastes desseins sous une apparence de légèreté ; et, quoiqu'il soit moins beau de tuer quelques coquins que de délivrer sa patrie, cependant une belle vengeance est belle ; et d'ailleurs les femmes aiment assez qu'un héros ne soit pas homme politique.

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