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Chapitre 19.2

Dernière mise à jour de cette page le 23/11/2012

XIX.2

- Nous ne vous quitterons pas ! s'écrièrent les deux femmes.
- Si vous ne pouvez marcher, dit Brandolaccio, il faudra que je vous porte. Allons, mon lieutenant, un peu de courage ; nous aurons le temps de décamper par le ravin, là-derrière.
M. le curé va leur donner de l'occupation.
- Non, laissez-moi, dit Orso en se couchant à terre. Au nom de Dieu, Colomba, emmène Miss Nevil !
- Vous êtes forte, mademoiselle Colomba, dit Brandolaccio ; empoignez-le par les épaules, moi je tiens les pieds ; bon ! en avant, marche ! ” Ils commencèrent à le porter rapidement, malgré ses protestations ; Miss Lydia les suivait, horriblement effrayée, lorsqu'un coup de fusil se fit entendre, auquel cinq ou six autres répondirent aussitôt. Miss Lydia poussa un cri, Brandolaccio une imprécation, mais il redoubla de vitesse, et Colomba, à son exemple, courait au travers du maquis, sans faire attention aux branches qui lui fouettaient la figure ou qui déchiraient sa robe.
“ Baissez-vous, baissez-vous, ma chère, disait-elle à sa compagne, une balle peut vous attraper. ” On marcha ou plutôt on courut environ cinq cents pas de la sorte, lorsque Brandolaccio déclara qu'il n'en pouvait plus, et se laissa tomber à terre, malgré les exhortations et les reproches de Colomba.
“ Où est Miss Nevil ? ” demandait Orso. Miss Nevil, effrayée par les coups de fusil, arrêtée à chaque instant par l'épaisseur du maquis, avait bientôt perdu la trace des fugitifs, et était demeurée seule en proie aux plus vives angoisses.
“ Elle est restée en arrière, dit Brandolaccio, mais elle n'est pas perdue, les femmes se retrouvent toujours. Écoutez donc, Ors'Anton', comme le curé fait du tapage avec votre fusil.
Malheureusement on n'y voit goutte, et l'on ne se fait pas grand mal à se tirailler de nuit.
- Chut ! s'écria Colomba ; j'entends un cheval, nous sommes sauvés. ”
En effet, un cheval qui paissait dans le maquis, effrayé par le bruit de la fusillade, s'approchait de leur côté.
“ Nous sommes sauvés ! ” répéta Brandolaccio.
Courir au cheval, le saisir par les crins, lui passer dans la bouche un nœud de corde en guise de bride, fut pour le bandit, aidé de Colomba, l'affaire d'un moment.
“ Prévenons maintenant le curé ”, dit-il.
Il siffla deux fois ; un sifflet éloigné répondit à ce signal, et le fusil de Manton cessa de faire entendre sa grosse voix.
Alors Brandolaccio sauta sur le cheval. Colomba plaça son frère devant le bandit, qui d'une main le serra fortement, tandis que de l'autre, il dirigeait sa monture. Malgré sa double charge, le cheval, excité par deux bons coups de pied dans le ventre, partit lestement et descendit au galop un coteau escarpé où tout autre qu'un cheval corse se serait tué cent fois.
Colomba revint alors sur ses pas, appelant Miss Nevil de toutes ses forces, mais aucune voix ne répondait à la sienne...
Après avoir marché quelque temps à l'aventure, cherchant à retrouver le chemin qu'elle avait suivi, elle rencontra dans un sentier deux voltigeurs qui lui crièrent : “ Qui vive ? ” “ Eh bien, messieurs, dit Colomba d'un ton railleur, voilà bien du tapage. Combien de morts ?
- Vous étiez avec les bandits, dit un des soldats, vous allez venir avec nous.
- Très volontiers, répondit-elle ; mais j'ai une amie ici, et il faut que nous la trouvions d'abord.
- Votre amie est déjà prise, et vous irez avec elle coucher en prison.
- En prison ? c'est ce qu'il faudra voir ; mais, en attendant, menez-moi auprès d'elle. ”
Les voltigeurs la conduisirent alors dans le campement des bandits, où ils rassemblaient les trophées de leur expédition, c'est-à-dire le pilone qui couvrait Orso, une vieille marmite et une cruche pleine d'eau. Dans le même lieu se trouvait Miss Nevil, qui, rencontrée par les soldats à demi morte de peur, répondait par des larmes à toutes leurs questions sur le nombre des bandits et la direction qu'ils avaient prise. Colomba se jeta dans ses bras et lui dit à l'oreille : “ Ils sont sauvés. ” Puis, s'adressant au sergent des voltigeurs : “ Monsieur, lui dit-elle, vous voyez bien que mademoiselle ne sait rien de ce que vous lui demandez. Laissez-nous revenir au village, où l'on nous attend avec impatience.
- On vous y mènera, et plus tôt que vous ne le désirez, ma mignonne, dit le sergent, et vous aurez à expliquer ce que vous faisiez dans le maquis à cette heure avec les brigands qui viennent de s'enfuir. Je ne sais quel sortilège emploient ces coquins, mais ils fascinent sûrement les filles, car partout où il y a des bandits on est sûr d'en trouver de jolies.
- Vous êtes galant, monsieur le sergent, dit Colomba, mais vous ne ferez pas mal de faire attention à vos paroles. Cette demoiselle est une parente du préfet, et il ne faut pas badiner avec elle.
- Parente du préfet ! murmura un voltigeur à son chef ; en effet, elle a un chapeau.
- Le chapeau n'y fait rien, dit le sergent. Elles étaient toutes les deux avec le curé, qui est le plus grand enjôleur du pays, et mon devoir est de les emmener. Aussi bien, n'avons-nous plus rien à faire ici. Sans ce maudit caporal Taupin..., l'ivrogne de Français s'est montré avant que je n'eusse cerné le maquis... sans lui nous les prenions comme dans un filet.
- Vous êtes sept ? demanda Colomba. Savez-vous, messieurs, que si par hasard les trois frères Gambini, Sarocchi et Théodore Poli se trouvaient à la croix de Sainte-Christine avec Brandolaccio et le curé, ils pourraient vous donner bien des affaires. Si vous devez avoir une conversation avec le Commandant de la campagne ! je ne me soucierais pas de m'y trouver. Les balles ne connaissent personne la nuit. ” La possibilité d'une rencontre avec les redoutables bandits que Colomba venait de nommer parut faire impression sur les voltigeurs. Toujours pestant contre le caporal Taupin, le chien de Français, le sergent donna l'ordre de la retraite, et sa petite troupe prit le chemin de Pietranera, emportant le pilone et la marmite. Quant à la cruche, un coup de pied en fit justice. Un voltigeur voulut prendre le bras de Miss Lydia ; mais Colomba, le repoussant aussitôt :
“ Que personne ne la touche ! dit-elle. Croyez-vous que nous ayons envie de nous enfuir ! Allons, Lydia, ma chère, appuyez-vous sur moi, et ne pleurez pas comme un enfant.
Voilà une aventure, mais elle ne finira pas mal ; dans une demi-heure nous serons à souper. Pour ma part, j'en meurs d'envie.
- Que pensera-t-on de moi ? disait tout bas Miss Nevil.
- On pensera que vous vous êtes engagée dans le maquis, voilà tout.
- Que dira le préfet ?... que dira mon père surtout ?
- Le préfet ?... vous lui répondrez qu'il se mêle de sa préfecture. Votre père ?... à la manière dont vous causiez avec Orso, j'aurais cru que vous aviez quelque chose à dire à votre père.
” Miss Nevil lui serra le bras sans répondre.
“ N'est-ce pas, murmura Colomba dans son oreille, que mon frère mérite qu'on l'aime ? Ne l'aimez-vous pas un peu ?
- Ah ! Colomba, répondit Miss Nevil souriant malgré sa confusion, vous m'avez trahie, moi qui avais tant de confiance en vous ! ” Colomba lui passa un bras autour de la taille, et l'embrassant sur le front :
“ Ma petite soeur, dit-elle bien bas, me pardonnez-vous ?
- Il le faut bien, ma terrible soeur ”, répondit Lydia en lui rendant son baiser.
Le préfet et le procureur du roi logeaient chez l'adjoint de Pietranera, et le colonel, fort inquiet de sa fille, venait pour la vingtième fois leur en demander des nouvelles, lorsqu'un voltigeur, détaché en courrier par le sergent, leur fit le récit du terrible combat livré contre les brigands, combat dans lequel il n'y avait eu, il est vrai, ni morts ni blessés, mais où l'on avait pris une marmite, un pilone et deux filles qui étaient, disait-il, les maîtresses ou les espionnes des bandits.
Ainsi annoncées comparurent les deux prisonnières au milieu de leur escorte armée. On devine la contenance radieuse de Colomba, la honte de sa compagne, la surprise du préfet, la joie et l'étonnement du colonel. Le procureur du roi se donna le malin plaisir de faire subir à la pauvre Lydia une espèce d'interrogatoire qui ne se termina que lorsqu'il lui eut fait perdre toute contenance.
“ Il me semble, dit le préfet, que nous pouvons bien mettre tout le monde en liberté. Ces demoiselles ont été se promener, rien de plus naturel par un beau temps ; elles ont rencontré par hasard un aimable jeune homme blessé, rien de plus naturel encore. ” Puis, prenant à part Colomba :
“ Mademoiselle, dit-il, vous pouvez mander à votre frère que son affaire tourne mieux que je ne l'espérais. L'examen des cadavres, la déposition du colonel, démontrent qu'il n'a fait que riposter, et qu'il était seul au moment du combat.
Tout s'arrangera, mais il faut qu'il quitte le maquis au plus vite, et qu'il se constitue prisonnier. ” Il était près de onze heures lorsque le colonel, sa fille et Colomba se mirent à table devant un souper refroidi.
Colomba mangeait de bon appétit, se moquant du préfet, du procureur du roi et des voltigeurs. Le colonel mangeait mais ne disait mot, regardant toujours sa fille qui ne levait pas les yeux de dessus son assiette. Enfin, d'une voix douce, mais grave :
“ Lydia, lui dit-il en anglais, vous êtes donc engagée avec della Rebbia ?
- Oui, mon père, depuis aujourd'hui ”, répondit-elle en rougissant, mais d'une voix ferme.
Puis elle leva les yeux, et, n'apercevant sur la physionomie de son père aucun signe de courroux, elle se jeta dans ses bras et l'embrassa, comme les demoiselles bien élevées font en pareille occasion.
“ A la bonne heure, dit le colonel, c'est un brave garçon ; mais, par Dieu ! nous ne demeurerons pas dans son pays ! ou je refuse mon consentement.
- Je ne sais pas l'anglais, dit Colomba, qui les regardait avec une extrême curiosité ; mais je parie que j'ai deviné ce que vous dites.
- Nous disons, répondit le colonel, que nous vous mènerons faire un voyage en Irlande.
- Oui, volontiers, et je serai la surella Colomba. Est-ce fait, colonel ? Nous frappons-nous dans la main ?
- On s'embrasse dans ce cas-là ”, dit le colonel.

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