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VOUS ÊTES ICI : ACCUEIL LITTÉRATURE ET BIBLIOTHÈQUES COLOMBA (L'OEUVRE INTÉGRALE) CHAPITRE 17.2

Chapitre 17.2

Dernière mise à jour de cette page le 23/11/2012

XVII.2

- Oh ! il s'en garderait ; il a trop de chagrin de la balle que vous lui avez mise dans l'oeil. Sang de la Madone, quel trou ! Bon fusil, ma foi ! Quel calibre ! Ça vous écrabouille une cervelle ! Dites donc, Ors'Anton', quand j'ai entendu d'abord pif ! pif ! je me suis dit : " Sacrebleu ! ils escoffient mon lieutenant." Puis j'entends boum ! boum ! "Ah ! je dis, voilà le fusil anglais qui parle : il riposte..." Mais Brusco, qu'est-ce que tu me veux donc ? ” Le chien le mena à l'autre enclos.
“ Excusez ! s'écria Brandolaccio stupéfait. Coup double ! rien que cela ! Peste ! on voit bien que la poudre est chère, car vous l'économisez.
- Qu'y a-t-il, au nom de Dieu ? demanda Orso.
- Allons ! ne faites donc pas le farceur, mon lieutenant !
vous jetez le gibier par terre, et vous voulez qu'on vous le ramasse... En voilà un qui va en avoir un drôle de dessert aujourd'hui ! c'est l'avocat Barricini. De la viande de boucherie, en veux-tu, en voilà ! Maintenant qui diable héritera ?
- Quoi ! Vincentello mort aussi ?
- Très mort. Bonne santé à nous autres ! Ce qu'il y a de bon avec vous, c'est que vous ne les faites pas souffrir. Venez donc voir Vincentello : il est encore à genoux, la tête appuyée contre le mur. Il a l'air de dormir. C'est là le cas de dire :
Sommeil de plomb. Pauvre diable ! ” Orso détourna la tête avec horreur. “ Es-tu sûr qu'il soit mort ?
- Vous êtes comme Sampiero Corso, qui ne donnait jamais qu'un coup. Voyez-vous, là..., dans la poitrine, à gauche ? tenez, comme Vincileone fut attrapé à Waterloo. Je parierais bien que la balle n'est pas loin du cœur. Coup double ! Ah ! je ne me mêle plus de tirer. Deux en deux coups !... A balle !...
Les deux frères !... S'il avait eu un troisième coup, il aurait tué le papa... On fera mieux une autre fois... Quel coup, Ors'Anton' !... Et dire que cela n'arrivera jamais à un brave garçon comme moi de faire coup double sur des gendarmes ! ” Tout en parlant, le bandit examinait le bras d'Orso et fendait sa manche avec son stylet.
“ Ce n'est rien, dit-il. Voilà une redingote qui donnera de l'ouvrage à Mlle Colomba... Hein ! qu'est-ce que je vois ? cet accroc sur la poitrine ?... Rien n'est entré par là ? Non, vous ne seriez pas si gaillard. Voyons, essayez de remuer les doigts... Sentez-vous mes dents quand je vous mords le petit doigt ?... Pas trop ?... C'est égal, ce ne sera rien. Laissez-moi prendre votre mouchoir et votre cravate... Voilà votre redingote perdue... Pourquoi diable vous faire si beau ? Alliez-vous à la noce ?... Là, buvez une goutte de vin... Pourquoi donc ne portez-vous pas de gourde ? Est-ce qu'un Corse sort jamais sans gourde ? ”
Puis, au milieu du pansement, il s'interrompait pour s'écrier : “ Coup double ! tous les deux roides morts !... C'est le curé qui va rire... Coup double ! Ah ! voici enfin cette petite tortue de Chilina. ” Orso ne répondait pas. Il était pâle comme un mort et tremblait de tous ses membres.
“ Chili, cria Brandolaccio, va regarder derrière ce mur. Hein ? ” L'enfant, s'aidant des pieds et des mains, grimpa sur le mur, et aussitôt qu'elle eut aperçu le cadavre d'Orlanduccio, elle fit le signe de la croix.
“ Ce n'est rien, continua le bandit ; va voir plus loin, là-bas. ”
L'enfant fit un nouveau signe de croix.
“ Est-ce vous, mon oncle ? demanda-t-elle timidement.
- Moi ! est-ce que je ne suis pas devenu un vieux bon à rien ? Chili, c'est de l'ouvrage de monsieur. Fais-lui ton compliment. - Mademoiselle en aura bien de la joie, dit Chilina, et elle sera bien fâchée de vous savoir blessé, Ors'Anton'.
- Allons, Ors'Anton', dit le bandit après avoir achevé le pansement, voilà Chilina qui a rattrapé votre cheval. Montez et venez avec moi au maquis de la Stazzona. Bien avisé qui vous y trouverait. Nous vous y traiterons de notre mieux.
Quand nous serons à la croix de Sainte-Christine, il faudra mettre pied à terre. Vous donnerez votre cheval à Chilina, qui s'en ira prévenir mademoiselle, et, chemin faisant, vous la chargerez de vos commissions. Vous pouvez tout dire à la petite, Ors'Anton' : elle se ferait plutôt hacher que de trahir ses amis. ” Et d'un ton de tendresse : “ Va, coquine, disait-il, sois excommuniée, sois maudite, friponne ! ” Brandolaccio, superstitieux, comme beaucoup de bandits, craignait de fasciner les enfants en leur adressant des bénédictions ou des éloges, car on sait que les puissances mystérieuses qui président à l'Annocchiatura ont la mauvaise habitude d'exécuter le contraire de nos souhaits.
“ Où veux-tu que j'aille, Brando ? dit Orso d'une voix éteinte.
- Parbleu ! vous avez à choisir : en prison ou bien au maquis. Mais un della Rebbia ne connaît pas le chemin de la prison. Au maquis, Ors'Anton' !
- Adieu donc toutes mes espérances ! s'écria douloureusement le blessé.
- Vos espérances ? Diantre ! espériez-vous faire mieux avec un fusil à deux coups ?... Ah çà ! comment diable vous ont-ils touché ? Il faut que ces gaillards-là aient la vie plus dure que les chats.
- Ils ont tiré les premiers, dit Orso.
- C'est vrai, j'oubliais... Pif ! pif ! boum ! boum !... coup double d'une main ? ... Quand on fera mieux, je m'irai pendre !
Allons, vous voilà monté... avant de partir, regardez donc un peu votre ouvrage. Il n'est pas poli de quitter ainsi la compagnie sans lui dire adieu. ” Orso donna des éperons à son cheval ; pour rien au monde il n'eût voulu voir les malheureux à qui il venait de donner la mort.
“ Tenez, Ors'Anton', dit le bandit s'emparant de la bride du cheval, voulez-vous que je vous parle franchement ? Eh bien, sans vous offenser, ces deux pauvres jeunes gens me font de la peine. Je vous prie de m'excuser... Si beaux... si forts... si jeunes !... Orlanduccio avec qui j'ai chassé tant de fois... Il m'a donné, il y a quatre jours, un paquet de cigares...
Vincentello, qui était toujours de si belle humeur !... C'est vrai que vous avez fait ce que vous deviez faire... et d'ailleurs le coup est trop beau pour qu'on le regrette... Mais moi, je n'étais pas dans votre vengeance... Je sais que vous avez raison ; quand on a un ennemi, il faut s'en défaire. Mais les Barricini, c'est une vieille famille... En voilà encore une qui fausse compagnie !... et par un coup double ! c'est piquant. ” Faisant ainsi l'oraison funèbre des Barricini, Brandolaccio conduisait en hâte Orso, Chilina, et le chien Brusco vers le maquis de la Stazzona.

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