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Chapitre 12

Dernière mise à jour de cette page le 23/11/2012

XII

Orso trouva Colomba un peu alarmée de sa longue absence ; mais, en le voyant, elle reprit cet air de sérénité triste qui était son expression habituelle. Pendant le repas du soir, ils ne parlèrent que de choses indifférentes, et Orso, enhardi par l'air calme de sa sœur, lui raconta sa rencontre avec les bandits et hasarda même quelques plaisanteries sur l'éducation morale et religieuse que recevait la petite Chilina par les soins de son oncle et de son honorable collègue, le sieur Castriconi.
“ Brandolaccio est un honnête homme, dit Colomba ; mais, pour Castriconi, j'ai entendu dire que c'était un homme sans principes.
- Je crois, dit Orso, qu'il vaut tout autant que Brandolaccio, et Brandolaccio autant que lui. L'un et l'autre sont en guerre ouverte avec la société. Un premier crime les entraîne chaque jour à d'autres crimes ; et pourtant ils ne sont peut être pas aussi coupables que bien des gens qui n'habitent pas le maquis. ” Un éclair de joie brilla sur le front de sa sœur.
“ Oui, poursuivit Orso, ces misérables ont de l'honneur à leur manière. C'est un préjugé cruel et non une basse cupidité qui les a jetés dans la vie qu'ils mènent. ” Il y eut un moment de silence.
“ Mon frère, dit Colomba en lui versant du café, vous savez peut-être que Charles-Baptiste Pietri est mort la nuit passée ?
Oui, il est mort de la fièvre des marais.
- Qui est ce Pietri ?
- C'est un homme de ce bourg, mari de Madeleine qui a reçu le portefeuille de notre père mourant. Sa veuve est venue me prier de paraître à sa veillée et d'y chanter quelque chose. Il convient que vous veniez aussi. Ce sont nos voisins, et c'est une politesse dont on ne peut se dispenser dans un petit endroit comme le nôtre.
- Au diable ta veillée, Colomba ! Je n'aime point à voir ma sœur se donner ainsi en spectacle au public.
- Orso, répondit Colomba, chacun honore ses morts à sa manière. La ballata nous vient de nos aïeux, et nous devons la respecter comme un usage antique. Madeleine n'a pas le don, et la vieille Fiordispina, qui est la meilleure vocératrice du pays, est malade. Il faut bien quelqu'un pour la ballata.
- Crois-tu que Charles-Baptiste ne trouvera pas son chemin dans l'autre monde si l'on ne chante de mauvais vers sur sa bière ? Va à la veillée si tu veux, Colomba ; j'irai avec toi, si tu crois que je le doive, mais n'improvise pas, cela est inconvenant à ton âge, et... je t'en prie, ma sœur.
- Mon frère, j'ai promis. C'est la coutume ici, vous le savez, et, je vous le répète, il n'y a que moi pour improviser.
- Sotte coutume !
- Je souffre beaucoup de chanter ainsi. Cela me rappelle tous nos malheurs. Demain j'en serai malade ; mais il le faut.
Permettez-le-moi, mon frère. Souvenez-vous qu'à Ajaccio vous m'avez dit d'improviser pour amuser cette demoiselle anglaise qui se moque de nos vieux usages. Ne pourrai-je donc improviser aujourd'hui pour de pauvres gens qui m'en sauront gré, et que cela aidera à supporter leur chagrin ?
- Allons, fais comme tu voudras. Je gage que tu as déjà composé ta ballata, et tu ne veux pas la perdre.
- Non, je ne pourrais pas composer cela d'avance, mon frère. Je me mets devant le mort, et je pense à ceux qui restent. Les larmes me viennent aux yeux et alors je chante ce qui me vient à l'esprit. ” Tout cela était dit avec une simplicité telle qu'il était impossible de supposer le moindre amour-propre poétique chez la signorina Colomba. Orso se laissa fléchir et se rendit avec sa sœur à la maison de Pietri. Le mort était couché sur une table, la figure découverte, dans la plus grande pièce de la maison. Portes et fenêtres étaient ouvertes, et plusieurs cierges brûlaient autour de la table. A la tête du mort se tenait sa veuve, et derrière elle un grand nombre de femmes occupaient tout un côté de la chambre ; de l'autre étaient rangés les hommes, debout, tête nue, l'œil fixé sur le cadavre, observant un profond silence. Chaque nouveau visiteur s'approchait de la table, embrassait le mort, faisait un signe de tête à sa veuve et à son fils, puis prenait place dans le cercle sans proférer une parole. De temps en temps, néanmoins, un des assistants rompait le silence solennel pour adresser quelques mots au défunt.
“ Pourquoi as-tu quitté ta bonne femme ? disait une commère. N'avait-elle pas bien soin de toi ? Que te manquait-il ? Pourquoi ne pas attendre un mois encore, ta bru t'aurait donné un fils ? ”
Un grand jeune homme, fils de Pietri, serrant la main froide de son père, s'écria : “ Oh ! pourquoi n'es-tu pas mort de la malemon ? Nous t'aurions vengé ! ” Ce furent les premières paroles qu'Orso entendit en entrant. A sa vue le cercle s'ouvrit, et un faible murmure de curiosité annonça l'attente de l'assemblée excitée par la présence de la vocératrice. Colomba embrassa la veuve, prit une de ses mains et demeura quelques minutes recueillie et les yeux baissés. Puis elle rejeta son mezzaro en arrière, regarda fixement le mort, et, penchée sur ce cadavre, presque aussi pâle que lui, elle commença de la sorte :
“ Charles-Baptiste ! le christ reçoive ton âme ! - vivre, c'est souffrir. Tu vas dans un lieu - où il n'y a ni soleil ni froidure. - Tu n'as plus besoin de ta serpe, - ni de ta lourde pioche. - Plus de travail pour toi. - Désormais tous tes jours sont des dimanches. - Charles Baptiste, le christ ait ton âme ! - Ton fils gouverne ta maison. - J'ai vu tomber le chêne - desséché par le Libeccio. - J'ai cru qu'il était mort. - Je suis repassée, et sa racine - avait poussé un rejeton. Le rejeton est devenu un chêne, - au vaste ombrage. - Sous ses fortes branches, Maddelé, repose-toi, - et pense au chêne qui n'est plus. ” Ici Madeleine commença à sangloter tout haut et deux ou trois hommes qui, dans l'occasion, auraient tiré sur des chrétiens avec autant de sang-froid que sur des perdrix, se mirent à essuyer de grosses larmes sur leurs joues basanées.
Colomba continua de la sorte pendant quelque temps, s'adressant tantôt au défunt, tantôt à sa famille, quelquefois, par une prosopopée fréquente dans les ballate, faisant parler le mort lui-même pour consoler ses amis ou leur donner des conseils. A mesure qu'elle improvisait, sa figure prenait une expression sublime ; son teint se colorait d'un rose transparent qui faisait ressortir davantage l'éclat de ses dents et le feu de ses prunelles dilatées. C'était la pythonisse sur son trépied. Sauf quelques soupirs, quelques sanglots étouffés, on n'eût pas entendu le plus léger murmure dans la foule qui se pressait autour d'elle. Bien que moins accessible qu'un autre à cette poésie sauvage, Orso se sentit bientôt atteint par l'émotion générale. Retiré dans un coin obscur de la salle, il pleura comme pleurait le fils de Pietri. Tout à coup un léger mouvement se fit dans l'auditoire : le cercle s'ouvrit, et plusieurs étrangers entrèrent. Au respect qu'on leur montra, à l'empressement qu'on mit à leur faire place, il était évident que c'étaient des gens d'importance dont la visite honorait singulièrement la maison. Cependant, par respect pour la ballata personne ne leur adressa la parole. Celui qui était entré le premier paraissait avoir une quarantaine d'années. Son habit noir, son ruban rouge à rosette, l'air d'autorité et de confiance qu'il portait sur sa figure, faisaient d'abord deviner le préfet. Derrière lui venait un vieillard voûté, au teint bilieux, cachant mal sous des lunettes vertes un regard timide et inquiet. Il avait un habit noir trop large pour lui, et qui, bien que tout neuf encore, avait été évidemment fait plusieurs années auparavant. Toujours à côté du préfet, on eût dit qu'il voulait se cacher dans son ombre. Enfin, après lui, entrèrent deux jeunes gens de haute taille, le teint brûlé par le soleil, les joues enterrées sous d'épais favoris, l'oeil fier, arrogant, montrant une impertinente curiosité. Orso avait eu le temps d'oublier les physionomies des gens de son village ; mais la vue du vieillard en lunettes vertes réveilla sur-le-champ en son esprit de vieux souvenirs. Sa présence à la suite du préfet suffisait pour le faire reconnaître. C'était l'avocat Barricini, le maire de Pietranera, qui venait avec ses deux fils donner au préfet la représentation d'une ballata. Il serait difficile de définir ce qui se passa en ce moment dans l'âme d'orso ; mais la présence de l'ennemi de son père lui causa une espèce d'horreur, et, plus que jamais, il se sentit accessible aux soupçons qu'il avait longtemps combattus. Pour Colomba, à la vue de l'homme à qui elle avait voué une haine mortelle, sa physionomie mobile prit aussitôt une expression sinistre. Elle pâlit ; sa voix devint rauque, le vers commencé expira sur ses lèvres... Mais bientôt, reprenant sa ballata, elle poursuivit avec une nouvelle véhémence :
“ Quand l'épervier se lamente - devant son nid vide, - les étourneaux voltigent alentour, - insultant à sa douleur. ”
Ici on entendit un rire étouffé ; c'étaient les deux jeunes gens nouvellement arrivés qui trouvaient sans doute la métaphore trop hardie.
“ L'épervier se réveillera, il déploiera ses ailes, - il lavera son bec dans le sang ! - Et toi, Charles-Baptiste, que tes amis - t'adressent leur dernier adieu. - Leurs larmes ont assez coulé. - La pauvre orpheline seule ne te pleurera pas. - Pourquoi te pleurerait-elle ?
- Tu t'es endormi plein de jours - au milieu de ta famille, - préparé à comparaître - devant le Tout-Puissant. - L'orpheline pleure son père, - surpris par de lâches assassins, - frappé par-derrière ; - son père dont le sang est rouge - sous l'amas de feuilles vertes. - Mais elle a recueilli son sang, - ce sang noble et innocent ; - elle l'a répandu sur Pietranera, - pour qu'il devînt un poison mortel. - Et Pietranera restera marquée, - jusqu'à ce qu'un sang coupable - ait effacé la trace du sang innocent. ”
En achevant ces mots Colomba se laissa tomber sur une chaise, elle rabattit son mezzaro sur sa figure et on l'entendit sangloter. Les femmes en pleurs s'empressèrent autour de l'improvisatrice ; plusieurs hommes jetaient des regards farouches sur le maire et ses fils ; quelques vieillards murmuraient contre le scandale qu'ils avaient occasionné par leur présence. Le fils du défunt fendit la presse et se disposait à prier le maire de vider la place au plus vite ; mais celui-ci n'avait pas attendu cette invitation. Il gagnait la porte, et déjà ses deux fils étaient dans la rue. Le préfet adressa quelques compliments de condoléances au jeune Pietri, et les suivit presque aussitôt. Pour Orso, il s'approcha de sa sœur, lui prit le bras et l'entraîna hors de la salle.
“ Accompagnez-les, dit le jeune Pietri à quelques-uns de ses amis. Ayez soin que rien ne leur arrive ! ” Deux ou trois jeunes gens mirent précipitamment leur stylet dans la manche gauche de leur veste, et escortèrent Orso et sa sœur jusqu'à la porte de leur maison.

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