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Article - Le Journal d’en France, Situation 82, Gens d’ici : émissions « censurées »

Dernière mise à jour de cette page le 07/11/2012

 Le Journal d’en Francede Raoul Sangla s’installe au début des années 1980 dans la capitale historique de la Corse, Corte, le 6 février, pour donner la parole à qui le souhaite. Car l’émission fonctionne selon un leitmotiv : « une télévision qui se mêle de ceux qui la regardent » [1] . Voici les objectifs du réalisateur : « Je proposai de réaliser le journal de 13 heures en direct, un samedi et un dimanche par mois, dans des villages, des quartiers de villes, dont j’aurais mobilisé les habitants et sollicité leur qualité de citoyen pour être les acteurs de l’information du jour, les commentateurs des nouvelles en compagnie de trois ou quatre journalistes de la rédaction » [2]. Cette initiative originale est alors saluée le jour même de l’enregistrement par la presse locale. Nice Matin dans son article montre que tous les sujets peuvent être abordés sans tabou : « Les Cortenais qui interviendront en direct se réuniront à 9h, à la Maison des Religieuses, pour préparer l’émission ; ils se sont montrés très intéressés par les problèmes de l’emploi, de la santé, de l’université » [3]. L’émission se déroule de la façon suivante : « Le dispositif que je déployai était constitué d’un comptoir de madriers, emprunté à un maçon local, reposant sur des chevalets d’échafaudage, dressé en plein air, recouvert de journaux, et auquel s’appuyaient les volontaires, debout, tournés vers le journaliste qui en occupait l’extrémité. Ainsi la caméra les filmait-elle de face avec l’amorce du journaliste. […] Sur le "plateau" du Journal d’en France donc, un téléscripteur A.F.P., branché sur place, la presse du jour et même hebdomadaire, servaient de matériaux d’information que sélectionnaient les rédacteurs professionnels » [4].

Outre les habitants, on trouve des participants prestigieux : M. Charles Hernu, ministre de la défense, qui fait une intervention sur les problèmes d’utilisation des locaux des casernes Grossetti et de la Citadelle pour l’aménagement de la deuxième tranche de l’Université et sur la présence de la Légion étrangère en Corse ; ainsi que le ministre de l’Agriculture, Mme Cresson, le recteur de la Corse et le rapporteur du projet de loi portant sur le Statut particulier. Pour Raoul Sangla, ces deux types d’intervenants étaient complémentaires : « La différence entre les deux catégories d’interlocuteurs, l’impartialité supposée des uns et les partis pris avoués des autres, mettaient les " nouvelles " en perspective de manière originalement démocratique en ces temps de changements politiques annoncés de la rentrée 1981 » [5]. Cette émission permet donc pour la première fois de donner la parole à chacun.

Cependant dès le lendemain, la polémique gronde. Le Monde publie un article critique sur l’émission : « Parce qu’elle n’est pas seulement l’image, mais aussi (et surtout) la langue, on peut appliquer à la télévision la définition qu’Esope donnait de celle-ci : la meilleure et la pire des choses. Fallait-il une démonstration ? Elle a été péremptoirement faite pendant les deux émissions réalisées en direct de Corte, dans le cadre  du Journal d’en France. La meilleure : chacun, à condition d’être un "citoyen volontaire ", peut s’y exprimer. La pire : les " citoyens volontaires " qui se sont présentés aux réunions de préparation des émissions se réclamaient presque essentiellement de mouvances nationalistes, la CCN (Cunsulta di i Cumitati Naziunalisti) s’y taillant la plus belle place. Bien joué ! » [6]. Dans les journaux, les articles indignés se succèdent pendant plus d’un mois. La télévision est directement mise en cause et une succession d’émissions concernant la Corse contribue à alimenter les critiques. Pourtant, les nationalistes étaient déjà apparus à l’antenne « Le Journal d’en France n’inaugure pas précisément, en donnant la parole aux Indépendantistes. Un reportage de Mme Judith Radiguet, diffusé par FR3 le 11 septembre 1981, avait également réservé l’exclusivité de l’antenne à cette partie de l’opinion corse » [7].

Situation 82, Les Gens d’ici, le feu aux poudres

Une fois la polémique sur Le Journal d’en France terminée, Antenne 2, avec Situation 82 et Les gens d’ici,fait renaître le débat. Le 19 février, quelques instants après le journal de 20 Heures, Pierre Dumayet et Igor Barrère consacrent ces Situations 82  de 55 minutes à des séquences tournées pour l’émission Les gens d’ici  de Philippe Alfonsi et de Francis Caillot. Cette émission est considérée comme une véritable innovation : «  Il est utile de préciser ici que le Journal d’en France partage avec Les gens d’ici l’honneur d’avoir innové, en télévision, après la fracture politique de 1981 » [8]. Les gens d’ici est une initiative de Pierre Desgraupes qui confie à Philippe Alfonsi et Patrick Pesnot, en collaboration avec Antoine Gallien et Alexandre Tarta, la production de films de treize minutes destinés à précéder le journal télévisé d’Antenne 2. Ils sillonnent la France à la rencontre d’anonymes pour constituer ces émissions [9].

Ainsi, Philippe Alfonsi ramène de Corse quelque vingt heures d’entretiens de plusieurs personnalités. Des nationalistes ont été interrogés tout d’abord, Marcel Lorenzoni et Jean-Pierre Susini qui étaient quelques mois auparavant en cavale ou en prison. La « droite » corse est représentée par M. Colonna d’Istria, les socialistes, par Josèphe Alessandri et Jean Leandri de sensibilité communiste, qui se sont exprimés longuement sur ce déchirement entre deux cultures, sur l’espoir du Statut particulier… A la suite de cette première diffusion, la presse écrite s’interroge. Le Provençal titre le lendemain : « Une télévision de malentendus » : « En guise d’entrée en matière, une phrase de Philippe Alfonsi : "la Corse est un pays de malentendus ". On n’allait pas tarder à s’en rendre compte. Des réponses sincères, encore que dans certains cas indéniablement soufflées (par souci de bien faire) et, une fois encore, une émission imparfaite et surtout incomplète, malgré une volonté de ne nous comprendre jamais constatée jusqu’à présent. […] On le voit, il s’agissait là de flashes, d’images d’une Corse qui n’est pas forcément " la Corse profonde" mais qui a pu permettre de mieux comprendre une atmosphère, celle de la " Corse d’hiver et des volets clos". Bien sûr, on n’est pas allé au fond des problèmes. Fort heureusement, nul n’a la prétention de les expliquer en quelques minutes : il faudra expliquer ce que sont les vrais problèmes des agriculteurs (et non pas seulement " l’influence du clan tout puissant "),  mieux expliquer l’étape capitale du Statut particulier et ne pas se montrer aussi manichéen sur les rapports des Corses avec le Continent » [10].

Après cet avant-goût, l’émission Les gens d’ici  est très attendue par la critique. Dès le lendemain de la diffusion Le Monde émet des premières critiques : « C’est une étrange image de la Corse que nous donne Philippe Alfonsi, le 18 février sur Antenne 2, déjà les téléspectateurs ont pu voir le magazine de Pierre Dumayet et Igor Barrère Situations 82  consacré aux problèmes et au nouveau statut de l’île, émission très contestable par le choix des participants, exception faite M. Colonna d’Istria, on n’y donnait la parole qu’à des partisans de l’indépendance de l’île. Cette semaine, avec Les gens d’ici, émission pourtant censée tracer le portrait d’une région française, Philippe Alfonsi semble une nouvelle fois  ne privilégier que cet aspect de la réalité corse, important certes, mais nullement représentatif du sentiment de la plupart des insulaires. Deux des protagonistes de  Situation 82 réapparaissent dans Les gens d’ici, auxquels s’adjoignent un militant communiste et une épouse d’ancien prisonnier politique appartenant au FLNC, tous deux partisans de l’indépendance de l’île. Il nous semble probable que Philippe Alfonsi se soit laissé piéger, donnant la parole aux plus loquaces, oubliant qu’en Corse, on observe souvent la loi du silence » [11].

Suite à cet article, Joseph Pasteur (son vrai nom corse, Joseph Rocchesani, ancien journaliste en région), délégué du PDG pour l’information et les programmes décide, en accord avec Pierre Desgraupes, de « suspendre officiellement » la diffusion, à 19h45, de la série de Philippe Alfonsi. La polémique enfle. Malgré tout, dans le cadre de Situation 82, Philippe Alfonsi persévère et fait diffuser une partie de ces quatre reportages intitulé : La Corse : faire passer la démocratie. Le 1er juillet,  Le Provençal annonce le programme : « A la veille des élections prévues par " le Statut particulier" quel est l’état d’esprit des Corses ?  En enquêtant auprès de tous les milieux politiques et sociaux de l’île, Philippe Alfonsi et Georges Ferraro brossent le portrait d’une Corse méconnue et mettent l’accent sur l’originalité et l’importance de ce scrutin historique qui va permettre aux habitants de l’île d’élire leur première assemblée régionale. La Corse se prépare-t-elle à une renaissance économique, culturelle, politique ? Ou bien est-elle à la veille d’une guerre civile ? Avec les témoignages de Pierre Rossi, écrivain, Vincent Stagnara, avocat, Messieurs Lucchini maire de Zerubia, Roger Simoni, syndicaliste agricole, Antoine-Marie Mainetti de Soccia, Michel Pierucci, maire de Corte, Jacques Fusella, marin pêcheur, Toussaint Luciani, conseiller général, Charles Santoni secrétaire du Parti socialiste de Haute-Corse, Mme Finidori de Paris, M Semini de Paris » [12].

De même, cette émission ne passe pas inaperçue dans la presse nationale. Le Matin publie aussi un article pour saluer l’initiative de Philippe Alfonsi : « Sur la Corse, sur la situation politique de l’île, il y a sûrement de quoi faire un feuilleton. Philippe Alfonsi n’est pas loin de l’avoir pensé. Pour la série " Les gens d’ici ", la série sabordée et envoyée par le fond au nom d’on ne sait quelle bonne raison, il avait déjà enregistré des kilomètres et des kilomètres de pellicule. La série, on le sait, avait été interrompue parce qu’on y entendait, trop, paraît-il, la voix des autonomistes. Mais Alfonsi est têtu. Il est retourné en Corse et n’a, cette fois, filmé que des notables (l’élection de l’Assemblée régionale a lieu le 8 août). Ce qu’ils disent est tout aussi révélateur, sinon plus. Les chances de la démocratie sont bien faibles, à la veille de l’élection de l’assemblée régionale, le 8 août prochain » [13]. Cette diffusion sera cependant la dernière.

Deuxième numéro de Situation 82 : un ton plus consensuel 

Dans le numéro de juillet 1982 des notables font leur apparition, suite à la critique liée aux choix des témoins. Cette émission est consacrée à l’évocation des problèmes corses à la veille de l’élection régionale du 8 août 1982. Elle débute par une discussion dans un bar de Figari avec Quilicus Finidori, maire RPR [14] et André Serra étudiant autonomiste. Ils sont rejoints par Pierre Rossi, écrivain, ancien diplomate qui estime la France et l’État mais qui pense que la culture Corse est méditerranéenne et non française, c’est-à-dire orientalisante par nature. L’émission va aussi à la rencontre de Vincent Stagnara, avocat, pour qui le sport est un moyen d’affirmer un sentiment nationaliste et qui estime qu’il y a une Corse de l’assistance et une Corse du développement qui aspire au changement en travaillant au pays. Ces propos sont mis en parallèle avec ceux de Dominique Lucchini, maire de Zerubia, ancien communiste, résistant devenu autonomiste UPC en y adhérant en 1978 qui se dit corse avant d’être français. Il n’est pas hostile aux indépendantistes mais estime cette idée utopiste face au poids de la France. Pour lui, si l’option autonomiste échoue, ce sera un drame justifiant le combat indépendantiste. Pour la presse locale : «  M. Lucchini, maire de Zerubia, a su expliquer comment son combat communiste n’était pas fondamentalement différent de celui qu’il mène à l’UPC depuis 1978. Certains vieux corses se sont reconnus dans ce cheminement et Ribellu l’a présenté avec une certaine finesse » [15].

L’émission se poursuit autour de témoignages qui évoquent les thèmes habituels autour desquels tourne le débat politique en Corse. À la télévision, les thèmes de ces discours sont très homogènes : cadre de vie, problèmes de l’eau et des incendies, organisation des loisirs, amélioration de la voierie, économie, dette agricole, population vieillissante, etc. Ainsi, Roger Simoni président du syndicat agricole corse, évoque le problème des subventions, au titre de la continuité territoriale, qui profitent aux fabricants continentaux beaucoup plus qu’aux Corses qui exportent peu.

Une critique des clans qui reste récurrente

Cependant, le monde politique traditionnel est encore une fois critiqué vivement comme dans l’émission précédente. Des femmes corses évoquent le problème de la fraude électorale à cause des procurations (422 en 1965 sur 620 votants). Une d’elles reconnaît la tricherie sans s’en préoccuper. Elle cite le cas d’un maire d’un village qui a fait substituer l’urne par sa femme pendant qu’il faisait trinquer les adversaires. Elle-même n’est jamais passée dans l’isoloir. De même, des critiques contre les politiques clientélaires et le clan [16] surviennent, notamment lors d’un entretien avec Charles Santoni, secrétaire fédéral du Parti socialiste de Haute-Corse. Celui-ci s’élève « contre les clans ». D’autres hommes politiques de droite s’élèvent aussi contre ceux-ci. Pierre Predali (son neveu est un nationaliste emprisonné), conseiller général d’Ajaccio RPR, a voté contre Jean Paul de Rocca Serra, lui faisant perdre la présidence du Conseil général. Il est exclu du Parti Bonapartiste. Michel Pierucci, [17] maire de Corte, évoque le clan dont il dit s’être dégagé : « Qui bloque le fonctionnement de la démocratie : les clans. C’est une coalition d’intérêts électoraux et peut-être autres… Ce genre de coalition, on la retrouve aussi sur le continent/ Mais ici, c’est dur, très fermé et on en arrive à des affrontements » [18].Clans familiaux, clans politiques, tout se confond devant l’œil de la caméra.

Comme nous l’affirme le commentateur les clans ont encore tous les leviers en main : « La démocratie ne passe qu’avec le clan et c’est le grand problème de l’île ». Sur la démocratie, Michel Pierucci est donc pessimiste : « Trois mois avant les élections présidentielles, sont venus à Corte deux hommes politiques importants : M. Bernard Pons, secrétaire général du RPR, et M. Pierre Mauroy, qui est aujourd’hui, premier ministre. Et tous deux, au moment où ils allaient quitter le sol corse à Ajaccio, après leurs périples, ont fait la même constatation et ont eu le même mot : " la démocratie ne passe pas en Corse" ». Pour Michel Pierucci, la nouvelle assemblée devra concrétiser le changement, faute de quoi il y a à craindre le bain de sang et il serait alors prêt à partir. Le « clan », dans l’émission de Philippe Alfonsi, a donc une responsabilité lourde devant l’histoire et l’explosion est à redouter. Pour finir, Philippe Alfonsi évoque à nouveau la question de l’appartenance à la France, mais en termes plus nuancés. Pour Guy Cucchi pêcheur communiste, les Corses n’ont pas les moyens de rester chez eux : « Les Corses sont moins que les Français car ils ne bénéficient pas des mêmes moyens. Il n’y a plus de colonies alors il y a la Corse ». Quant à Jacques Fusella président du Syndicat des marins pêcheurs, il réaffirme se sentir Corse et non Français : « Si la France actuelle permet d’épanouir la démocratie je me sentirais beaucoup plus proche de la France ».

[1] R. Sangla,Heures ouvrables et carnets de doute, L’Harmattan, Paris, 2008, p.120.

[2] Ibid., p.121.

[3] « Antenne 2 premières à 12h45, en direct de Corte »,Le Corse-Matin, le 05/02/1982.

[4] R. Sangla,Heures ouvrables et carnets de doute, op. cit., p.123.

[5] Idem.

[6] P. Silvani, « Callaghan et les autres »,Le Monde, le 06/02/1982.

[7] « L’émission les Gens d’ici, consacrée àla Corse a été interrompue sur Antenne 2 », Le Monde, 7-8/03/1982.

[8] R. Sangla,Heures ouvrables et carnets de doute, op. cit., p.123.

[9] F. Jost,La télévision du quotidien, De Boeck  Université, Paris, 2003, p.66.

[10] « Une télévision de malentendus »,La Corse-le Provençal, 20/02/1982.

[11] «  Sur Antenne 2, Les "Gens d’ici " sont indépendantistes »,Le Monde, 03/03/1982.

[12] « Situation 82, la Corse faire passer la démocratie », La Corse-le Provençal, le 01/07/1982.

[13] « La Corse : faire passer la démocratie, Situation 82 »,Le Matin, 01/07/1982.

[14] Q. Finidori : Maire de Figari de 1977 à 1983.

[15] René Siacci, « Situations 82, 2ème édition sur l’A2 : des idées préconçues et une succession d’amalgames », Corse-Matin, 02/07/1982.

[16] Le clan est une coalition d’intérêts électoraux qui existe sur le continent mais s’amplifie en Corse.

[17] M. Pierucci : Maire (divers droite) de Corti de 1963 à 1967 et de 1971 à 1983.

[18] R. Siacci, « Situations 82, 2ème édition sur l’A2 : des idées préconçues et une succession d’amalgames », Corse-Matin, 02/07/1982.

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